Dans les coulisses du kilomètre officiel : comment une course est vraiment mesurée ? © ASO

Dans les coulisses du kilomètre officiel : comment une course running est vraiment mesurée ?

PratiquesMarathonCommunautéTechnologie
21/02/2026 12:39

À chaque course sur route homologuée, la distance affichée repose sur un protocole strict, inchangé depuis des décennies. Avant même que les dossards ne soient distribués, des experts mesurent le parcours au centimètre près, selon des règles internationales, afin de garantir l’équité sportive et la validité des performances. Comment sont réellement mesurés les kilomètres officiels ? Pourquoi les montres GPS affichent-elles presque toujours plus ? Plongée dans les coulisses d’un travail invisible, mais fondamental, qui conditionne records, qualifications et crédibilité des épreuves.


Sur la ligne de départ, tout paraît simple. Un panneau « 10 km ». Un chrono qui s’emballe. Une montre GPS qui affiche 10,18 km à l’arrivée. Et cette question, presque réflexe, dans les sas comme sur les réseaux : « Le parcours était long, non ? ». Derrière ce doute récurrent se cache un monde invisible, discret, rigoureux à l’extrême. Un monde où le centimètre compte plus que le storytelling, où la pluie, le vent et les ronds-points font partie du quotidien. Un monde peuplé de bénévoles experts, armés… d’un vélo, d’une roue, et d’un compteur mécanique. Bienvenue dans l’antre du kilomètre officiel.

| Le métier dont personne ne parle (et pourtant)

Didier Lucas n’a rien d’un homme de l’ombre par posture. Simplement, son travail s’effectue quand les autres restent à l’abri. Ancien coureur dans les années 80, passé du vélo à la course à pied avant de poser ses valises en Bretagne, celui qui a déjà traversé l’Arc de Triomphe à vélo, seul au petit matin, pour mesurer le parcours du marathon des Championnats du monde 2003, a peu à peu glissé de la ligne de départ à l’arrière-boutique de l’athlétisme. À bientôt 69 ans, Didier fait encore partie du cercle international très fermé du Ranking reconnu par World Athletics. Une quinzaine en France. À peine. Parmi eux, seuls quelques « grade A » sont habilités à mesurer les grands événement comme les Jeux olympiques ou les Mondiaux. 

Pourquoi votre montre affiche toujours plus ? Découvrez comment les parcours de course sont mesurés au centimètre près.
© Didier Lucas

Mais aujourd’hui, ils sont également entre 250 et 300 experts en mesurage au niveau fédéral de la Fédération Française d’Athlétisme. Ils interviennent sur le territoire pour certifier les parcours des nombreuses épreuves françaises, du 5 km au marathon, et même jusqu’au 100 km. Leur rôle reste le même : garantir que la distance annoncée est bien celle qui sera réellement parcourue. Il raconte ce chemin sans emphase. Des débuts comme bénévole, l’organisation d’un marathon en Bretagne, la rencontre avec un mesureur, puis l’apprentissage. « Le mesurage, ce n’est pas l’événementiel, martèle cet ancien athlète. On fait ça quand il pleut, quand il fait froid, quand on est seul sur la route à faire des calculs. Il faut aimer. »

| Mesurer une course, ou mesurer la réalité

Longtemps, mesurer un parcours relevait du bricolage éclairé avec une voiture, une roulette, parfois un compteur de vélo approximatif. Aujourd’hui, les outils numériques ont envahi la préparation des courses. OpenRunner, Strava, Google Earth. Tout semble plus simple. Trop simple, justement. Le garant silencieux des 42,195 km sourit quand il évoque ces tracés numériques envoyés par les organisateurs. « Sur un semi-marathon, entre ce qui est dessiné et la réalité, on retrouve souvent 300 mètres d’écart ». Une broutille sur écran. Un gouffre dans la vraie vie.

Pourquoi ? Parce qu’une carte ignore la rugosité du terrain. Un rond-point a toujours la même taille. Un trottoir n’existe pas. La trajectoire réelle d’un coureur, elle, serpente, coupe, s’élargit. Le principe fondamental du mesurage officiel tient en une phrase : mesurer au plus court. Toujours. À 30 centimètres du trottoir. À la corde dans chaque virage. Comme si chaque athlète suivait une trajectoire idéale, parfaite, impossible à tenir en course, mais indispensable pour garantir l’équité.

« On travaille au centimètre. Si la température change, la roue se dilate. Si le pneu se dégonfle, le diamètre change. Un GPS, dans ces conditions, devient inutilisable. »

Didier Lucas

Pas de GPS. Pas de laser. Pas d’algorithme miracle. La référence mondiale reste la même depuis les années 80, à savoir la méthode Jones Counter. Un compteur mécanique fixé sur la roue avant d’un vélo. Il ne mesure pas des kilomètres, mais des impulsions. Chaque impulsion correspond à une fraction de tour de roue. Avant toute mesure, le vélo est étalonné sur une base parfaitement mesurée, à température contrôlée. Plusieurs passages. Une moyenne. Des équations simples, mais une rigueur absolue. Didier Lucas insiste : « On travaille au centimètre. Si la température change, la roue se dilate. Si le pneu se dégonfle, le diamètre change. Un GPS, dans ces conditions, devient inutilisable. »

La scène est presque anachronique. On peut, la plupart du temps, y voir deux experts, parfois accompagnés par la police, sillonnant une ville à vélo à l’aube, s’arrêtant tous les kilomètres, notant, recalculant, vérifiant. Sur marathon, l’opération prend quatre à cinq heures. Ils sont deux, ou un seul qui mesure deux fois. L’écart toléré entre les deux passages ? 0,1 % maximum. Sur 42,195 km, pas plus de 42 mètres. Et toujours, on retient la distance la plus courte. Une rigueur presque maniaque, héritée d’un autre temps. Et pourtant, le jour de la course, cette précision millimétrée se heurte à un adversaire autrement plus familier, plus moderne, plus intime. Quelque chose que chaque coureur consulte dès les premières foulées, convaincu qu’il dit vrai.

| Courir droit, mesurer vrai

Et voilà que le malentendu numéro un du running moderne tient au poignet. Les montres GPS. Le spécialiste du mesurage des parcours tranche, sans détour : « Les montres ne sont jamais justes ». Non par incompétence technologique, mais par principe physique. Un GPS enregistre des points, parfois tous les 10 ou 15 mètres. Entre ces points, la trajectoire est reconstituée. Rarement en ligne droite. Ajoutons à cela les murs, les tunnels, les immeubles, les virages pris large, le zigzag dans un peloton dense… et les mètres s’accumulent.

Lors d’une course mesurée officiellement à 10 km, des coureurs se plaignent d’avoir 10,2 km à la montre. Didier refait le tracé devant eux, en simulant une trajectoire “réelle”, non idéale. Les 200 mètres apparaissent. Logiquement. La règle est simple : si une montre indique moins que la distance officielle, là, il y a un problème. Dans l’autre sens, rien d’anormal.

Mesurer un parcours ne représente qu’une partie du travail. Le reste se joue dans un dossier parfois épais de 60 pages. Photos aériennes, consignes précises, position des barrières, sens de contournement des ronds-points, voies autorisées ou interdites. L’un des techniciens de l’ombre du running le répète encore et encore : « Le mesureur n’est pas là le jour de la course. Tout repose sur le balisage ». Un rond-point pris du mauvais côté, un demi-tour mal matérialisé, un trottoir accessible dans un virage… et la distance réelle change.

Un record peut sauter. Un label aussi. Sur certaines grandes épreuves françaises, contrairement à d’autres en Europe et dans le monde où du laxisme de mesure existe, chaque point sensible est surveillé. Dans les grandes courses de la capitale, rien n’est laissé au hasard. Le Marathon de Paris anticipe son mesurage plusieurs mois à l’avance. Même logique pour des courses labellisées comme la Corrida de Langueux ou le 20 km de Paris, inscrites au calendrier international.

| « Le vélo et le compteur restent imbattables »

Le paradoxe moderne saute aux yeux car jamais les outils n’ont été aussi nombreux, jamais l’expertise humaine n’a été aussi indispensable. Les sociétés d’événementiel savent gérer des foules, des partenaires, des dispositifs spectaculaires. La réglementation, la technique, la précision extrême relèvent d’un autre savoir-faire.

« L’expertise, elle n’est pas chez eux. Elle est chez nous », résume le mesureur passionné qui avait posé ses valises à Chavagne (Ille-et-Vilaine) dans les années 80-85, sans amertume. De plus en plus, les organisateurs font appel aux mesureurs en amont. Trop tarder, c’est risquer de devoir déplacer un départ de 300 mètres., quand la ville ne le permet plus.

Pourquoi tant de rigueur ? Parce qu’un mètre gagné dans un virage, multiplié par cinquante, finit par peser. Parce que des points de qualification, des records, des sélections nationales dépendent de ces détails. Parce qu’un parcours trop descendant fausse la hiérarchie. Certaines courses ont ainsi perdu leur homologation. Trop rapides. Trop favorables. Trop éloignées de l’équité recherchée. La méthode n’a pas changé depuis quarante ans. Pas faute d’avoir cherché mieux. « Si un ingénieur avait trouvé plus simple, plus fiable, utilisable partout dans le monde, on le saurait, souligne finalement Didier Lucas. Pour l’instant, le vélo et le compteur restent imbattables ». Jusqu’à quand ?

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Dorian VUILLET
Journaliste

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