Le 8 novembre 2025, l’Irlandaise Caitriona Jennings a battu le record du monde féminin du 100 miles lors de Tunnel Hill. Portrait et interview. © Mother Runner Micki

Caitriona Jennings, recordwoman du monde du 100 miles : « Une sensation incroyable »

Interview
30/01/2026 12:04

Le 8 novembre 2025, l’Irlandaise Caitriona Jennings a battu le record du monde féminin du 100 miles (160,9 km) lors de Tunnel Hill, une course américaine disputée dans l’Illinois. L’ultra-marathonienne a livré une performance exceptionnelle en bouclant la distance en 12h37’04. Rencontre avec une athlète déterminée, qui ne cesse de repousser ses limites. Classe mondiale.


| Caitriona, quel effet cela fait-il d’être la femme la plus rapide du monde sur 100 miles ?

C’est une sensation incroyable, presque irréelle. J’ai mis du temps à vraiment réaliser. Je me sens extrêmement chanceuse d’être dans cette situation. Je suis surtout reconnaissante d’avoir eu cette opportunité, que tout se soit bien passé le jour J, et d’avoir réussi à faire une bonne course au moment où cela comptait.

| Dans les derniers kilomètres, aviez-vous des pensées particulières ?

Oui. La course a commencé à 7 h et s’est terminée à 19h37. Le soleil s’est couché vers 17h00, et il faisait complètement nuit à partir d’environ 17h15. Les deux dernières heures et demie se sont donc déroulées dans l’obscurité totale. Je me souviens être passée au ravitaillement de l’avant-dernier poste, à 10 miles de l’arrivée. Il se situait en haut de ce qui était globalement une descente jusqu’à l’arrivée. À ce moment-là, je savais que j’avais de très bonnes chances d’y parvenir. Mon mari assurait mon assistance, et toute la journée il avait été très calme, très concentré sur ce qu’il devait faire, la nutrition, l’organisation, tout. Mais à ce ravitaillement précis, je l’ai senti à sa voix : il était vraiment enthousiaste. Et ça m’a rendue très enthousiaste moi aussi.

Bien sûr, il restait encore 10 miles, ce n’est pas rien, plus d’une heure de course, mais mentalement, cela me semblait tout à fait gérable. J’avais couru cette distance tellement de fois que je me suis dit « Je crois que je vais y arriver ». C’était un moment très fort, très positif émotionnellement.

| Sur ces 10 derniers miles de course, que redoutiez-vous ?

Beaucoup de choses. On peut partir trop vite et se mettre à cramper. Je n’avais jamais couru cette distance auparavant, donc il restait beaucoup d’inconnues. Même si la descente paraît plus facile en théorie, elle sollicite davantage les quadriceps, ce qui vous rend plus vulnérable. Il faisait nuit, je portais une lampe frontale, et à un moment elle a commencé à glisser. En voulant la resserrer, je l’ai cassée. Donc oui, quelques choses ont mal tourné sur ces 10 derniers miles.

Malgré tout, j’avais un sentiment de confiance, la conviction que j’allais y arriver, et c’était très agréable. Le dernier ravitaillement se situait à environ trois miles de l’arrivée. À ce moment-là, je me disais « J’espère que je vais y arriver. Je pense que je peux encore le faire ». On est très proche, tout semble aller, mais on n’ose pas y croire tant qu’on n’a pas franchi la ligne. Il reste toujours du temps pour qu’un problème survienne, et on peut perdre énormément de temps à ce stade d’une course.

Le dernier ravitaillement se situait à environ trois miles de l’arrivée. À ce moment-là, je me disais : « J’espère que je vais y arriver. Je pense que je peux encore le faire. » On est très proche, tout semble aller, mais on n’ose pas y croire tant qu’on n’a pas franchi la ligne.

Caitríona Jennings

|  Vous avez dû ralentir en début de course…

Oui. J’ai choisi de courir au rythme du record du monde, voire légèrement en dessous, ce qui paraissait très lent au départ. Mais je savais que 13 heures plus tard, cela ne semblerait plus lent du tout. Il fallait être disciplinée, patiente, et éviter toute dépense d’énergie inutile. Se retenir au début a été totalement payant sur la fin.

|  Du 100 km au 100 miles, que se passe-t-il entre les deux ?

Il y a 62 kilomètres supplémentaires, c’est un énorme palier. Tout doit être repensé, notamment la nutrition. Mon record personnel sur 100 km est d’un peu plus de 7 heures, mais je savais que sur 100 miles je courrais environ 13 heures. Il fallait réfléchir à la nourriture solide, à la force musculaire, aux crampes, et à la façon dont mon corps allait encaisser. Mentalement aussi, c’est un défi totalement différent : rester seule avec ses pensées pendant aussi longtemps, tout en restant positive et concentrée. Ce sont ces différences que j’ai identifiées et pour lesquelles je me suis entraînée spécifiquement, en faisant beaucoup de recherches et en adaptant ce qui me convenait le mieux.

|  Vous étiez extrêmement concentrée avant et pendant la course. Pouvez-vous nous expliquer votre approche avec les objectifs A, B et C ?

Je savais qu’il était essentiel de rester positive. Il y avait une forte probabilité que les choses se compliquent, et je cours avant tout par passion. Je voulais me challenger sans risquer une expérience négative. J’avais des attentes très élevées, mais je voulais aussi que la journée soit une réussite quoi qu’il arrive. C’est pour cela que j’avais plusieurs objectifs : afin de pouvoir me sentir satisfaite, quel que soit le scénario.

|  Aujourd’hui, on parle beaucoup de performance en course à pied, mais pour vous, le plaisir semble primer ?

Oui, et c’était même un apprentissage pour moi. Habituellement, je suis très axée sur la compétition et les résultats, mais comme cette course comportait tant d’inconnues, j’ai changé d’état d’esprit. J’aimerais conserver cette approche pour mes prochaines courses et ne pas être systématiquement focalisée sur le résultat.

Vous détenez désormais les records irlandais masculin et féminin. Ce n’est pas courant.

Oui, j’ai battu les deux records. Le record irlandais masculin était de 13h18’33 (ndlr, Stephen Murphy en juin 2024). Les battre tous les deux, c’était plutôt sympa. Je suis sûre qu’il y a pas mal d’hommes en Irlande qui se disent : « Je ne peux pas laisser une femme détenir ce record ». J’espère que cela encouragera certains à se lancer. C’est rare, et c’est agréable à voir.

| Revenons en arrière, comment la jeune femme du Donegal a-t-elle atteint le niveau olympique puis les performances d’aujourd’hui en ultra ?

J’ai eu la chance de grandir dans une famille très tournée vers le sport. J’ai deux sœurs aînées, et toutes les trois, nous avons pratiqué tous les sports possibles, peu importait lesquels, nous faisions tout ce qui était disponible. J’ai commencé la natation à quatre ans et j’ai concouru chez les jeunes. J’ai aussi joué au basket, au badminton, au volley, à certains sports gaéliques, tout en courant et en faisant du vélo. Vers 12 ou 13 ans, je me suis mise au triathlon, que j’aimais beaucoup et dans lequel je réussissais bien, sans doute grâce à mon passé de nageuse. J’ai représenté l’Irlande quatre fois en triathlon chez les jeunes. En grandissant, avec l’université puis le travail, la course à pied est devenue ma priorité. C’était mon sport préféré, le plus simple à intégrer dans un emploi du temps, et très social.

Quand on arrive dans une nouvelle ville, rejoindre un club de course est un moyen facile de rencontrer du monde. À ce moment-là, je ne courais pas dans l’idée de me qualifier pour les Jeux. C’est venu plus tard, quand j’ai vu que mes résultats progressaient régulièrement et que les longues distances me convenaient. Je me suis qualifiée pour les Jeux olympiques de Londres au Marathon de Rotterdam en 2012 et j’y ai représenté l’Irlande. La course ne s’est pas déroulée comme prévu, je me suis blessée, mais je l’ai terminée. Avec le recul, j’ai su en tirer du positif et appliquer ces leçons à l’ultra. Depuis, j’ai allongé les distances et découvert une incroyable communauté internationale d’ultra-running, qui m’a offert de magnifiques amitiés et m’a permis de continuer à courir avec plaisir.

| Après les Jeux, vous avez augmenté les distances…

En réalité, j’ai d’abord levé le pied après les Jeux. J’ai souffert d’une fracture de fatigue à un pied, puis, une fois rétablie, à l’autre. Un examen de densité osseuse a montré que ma densité était très faible, mon corps avait besoin d’une pause. Je me suis alors mise à l’aviron, ma sœur est rameuse et s’est qualifiée pour les Jeux olympiques de Rio, et elle m’a encouragée, car la musculation liée à l’aviron aide à augmenter la densité osseuse. J’ai passé environ un an avec l’équipe irlandaise à Cork. J’ai apprécié, mais pas de la même manière que la course : cela ressemblait davantage à une obligation qu’à une passion.

Quand je suis revenue à la course à pied, mon état d’esprit avait changé. Je ne voulais plus chasser les chronos sur marathon, et l’ultra m’offrait un nouveau défi. J’ai été invitée à représenter l’Irlande aux Championnats du monde du 50 km en 2015, on ne refuse jamais le maillot irlandais. J’ai adoré, et j’ai compris que mon endurance, déjà mon point fort sur marathon, se transposait parfaitement à l’ultra. C’était une manière très positive de continuer dans le sport avec un nouvel objectif.

| Si vous comparez les émotions entre les marathons olympiques et votre performance de novembre, quelle est la différence ?

Se qualifier pour les Jeux procure une joie immense, un sentiment d’accomplissement et d’incrédulité, c’était un rêve de toute une vie. Sur les longues distances, on ne sait jamais vraiment avant d’avoir terminé, et y parvenir est un moment énorme. Battre le record du monde m’a procuré une joie similaire. Je ne saurais pas dire lequel était le plus fort. Le rêve olympique s’est construit sur de nombreuses années, tandis que la tentative de record du monde n’a été décidée que quelques mois avant. Ma famille était présente dans les deux cas, ce qui rendait ces moments très spéciaux. Honnêtement, je n’arrive pas à choisir et c’est peut-être mieux ainsi.

| Deux filles aux Jeux de 2012… vos parents devaient se sentir chanceux !

Oui, absolument. C’est le reflet de l’encouragement qu’ils nous ont toujours apporté. Le sport occupait une place énorme dans notre enfance. Ce n’était pas si courant à l’époque, mais on plaisante en disant que mon père voulait des garçons pour jouer au football gaélique et comme il a eu des filles, il a fait de nous des athlètes polyvalentes.

| Comment conciliez-vous vie privée et entraînement ?

Je travaille dans le leasing aéronautique en tant que vice-présidente de ma société, un poste exigeant à plein temps. J’adore mon travail, mais il est prenant. La course m’aide à évacuer le stress : elle me libère l’esprit, m’offre du temps pour réfléchir et me permet de profiter de la nature. Trouver l’équilibre n’est pas toujours facile, mais j’ai toujours travaillé en parallèle de l’entraînement, y compris avant les Jeux. On apprend à s’adapter et à accepter que l’équilibre ne soit pas toujours parfait. Je m’entraîne généralement le matin ou à l’heure du déjeuner, d’autant plus que mon entreprise est basée aux États-Unis et que j’ai souvent des appels tard le soir. J’habite près du village côtier de Dalkey et je cours souvent le long de la côte pour aller travailler. Le week-end, je m’entraîne dans les parcs autour de Dublin ou chez moi, dans le Donegal, où les routes calmes et vallonnées sont idéales.

| Après une telle performance, quels sont vos prochains objectifs ?

Cette performance a suscité beaucoup d’attention médiatique en Irlande, et j’ai voulu utiliser cette visibilité de manière positive, pour le sport et pour la santé. J’ai envie d’expérimenter davantage l’ultra-trail au cours de l’année à venir, et je me suis inscrite à plusieurs courses aux États-Unis. Je continuerai aussi à me concentrer sur l’ultra sur route, notamment le Comrades Marathon en juin et les Championnats du monde du 100 km en septembre cette année.


Charles-Emmanuel PEAN

Charles-Emmanuel PEAN
Journalist

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