Suspendu 2 ans, Mehdi Frère signe un retour gagnant au 10 km de Paris (28'11) et vise déjà les JO 2028.

Mehdi Frère après sa victoire sur l’adidas 10K Paris : « Merci à ceux qui ont été là et qui m’ont soutenu. Aux autres, je vous pardonne »

InterviewMarathon
09/06/2026 09:41

Retour gagnant pour Mehdi Frère. Suspendu 2 ans pour trois manquements à ses obligations de localisation, le Français a remporté en solitaire l’adidas 10K Paris en 28’11. Une performance de choix pour le marathonien de 29 ans, qui tourne définitivement la page sur deux années sans compétition. Ambitieux, il affiche désormais les Jeux olympiques de Los Angeles 2028 comme son prochain grand objectif. Entretien.


| Mehdi, très belle victoire ce dimanche, comment avez-vous vécu ce retour dans les rues de Paris ?

Forcément, c’était un moment spécial et donc un moment chargé d’émotions, mais j’ai vécu de la meilleure manière possible, je pense que tout était réuni, on avait un décor de carte postale, une météo hyper clémente avec un beau lever de soleil sur le Trocadéro et puis pas de vent. Il faisait frais mais juste ce qu’il faut, on ne pouvait pas rêver mieux. Et ensuite le plus important, l’accueil du public a été hyper chaleureux, des conditions de course parfaites et puis je me suis senti comme à la maison sur une course sur laquelle j’avais déjà des repères parce que c’était une course à laquelle j’avais l’habitude de participer sur différentes éditions précédentes donc franchement je pense que je me suis imaginé 100 fois cette course et puis au final c’était encore 1000 fois mieux le jour J.

| Les sensations étaient bonnes également ?

Oui franchement, j’avais envie de pousser pour voir ce que j’avais un petit peu dans le ventre parce que ça faisait un petit moment que je n’avais pas été en confrontation avec des humains, j’ai beaucoup couru derrière un vélo ces dernières années et donc là courir finalement seul mais sans l’aide du vélo et puis juste avec mes propres sensations et face à moi-même j’ai voulu me tester et jouer un petit peu avec le parcours qui était piégeux avec ses relances.

| Cette course était riche en émotions, en symboles, c’est une nouvelle partie de ta carrière qui s’ouvre maintenant ou vous définiriez cela autrement ?

C’est une bonne question, on va dire que c’est presque une deuxième carrière qui commence parce que le statut est différent, maintenant je suis un petit peu un athlète sulfureux, avec l’étiquette de celui qui a été suspendu mais il va falloir faire avec. J’ai commis des erreurs que je dois reconnaître, je vais vivre forcément avec les doutes, les questionnements mais bon ce n’est pas grave, l’athlétisme est un sport que je pratique pour moi-même, la course à pied est une activité que je pratique pour moi-même. Je peux me regarder dans une glace, je vais avancer avec cela. Malgré tout l’accueil du public a été hyper positif aussi, c’est une deuxième partie de carrière un peu différente qu’on va essayer de faire différemment et mieux. Maintenant je suis un peu plus entouré qu’avant, un peu plus professionnel, mieux vaut tard que jamais, j’ai envie de dire à bientôt 30 ans, les erreurs ne seront pas reproduites et on va essayer d’avancer.  

| Sur quels axes allez-vous diriger cette nouvelle partie carrière qui s’offre à vous ?

Déjà j’ai appris qu’une carrière ne peut pas se construire sans un entourage solide, on ne peut pas faire tout tout seul. J’ai essayé, cela n’a pas marché donc maintenant il y a ma conjointe qui s’occupe de tout ce qui est logistique, suivi antidopage, localisation, gestion des courses et aussi qui fait le pacing. Ensuite ma carrière sera orientée d’un point de vue sportif encore une fois sur le marathon parce que je pense qu’il y a encore de belles choses à faire, on est un peu resté sur notre faim en 2024, il y a des beaux objectifs à réaliser sur le marathon, je pense que je ne suis pas encore fini et j’ai encore envie.  

« C’est une faute professionnelle monstrueuse de ne pas avoir été sérieux sur la localisation et sur mes obligations. Je ne peux m’en vouloir qu’à moi-même. »

Mehdi Frère

| Sur marathon, la discipline continue d’évoluer. Vous sentez sur les séances faites pendant ces deux ans que vous avez gardé ce très bon niveau qui permet de rêver en grand sur la distance ?

Oui, on a fait un cycle qui ressemblait à un cycle de préparation marathon avec des séances spécifiques sur lesquelles on pouvait se baser, on estime que mon niveau est meilleur qu’avant. Je pense que le niveau a évolué mais je pense que j’ai évolué avec. Après il faut être à la hauteur parce que maintenant on a des athlètes qui poussent, on a de nouveaux concurrents qui sont rentrés dans la danse, Emmanuel Roudolff-Levisse qui a fait un magnifique 2h05 à Paris et sur lequel il va falloir compter, il y a Valentin Gondouin et Félix Bour qui arrivent aussi donc je suppose qu’il va falloir courir bientôt 2h04 voire 2h03 pour rester dans le top niveau français, c’est un niveau que j’espère atteindre assez rapidement.

© ASO

| Un niveau que vous espérez atteindre assez rapidement, les indicateurs sont encourageants ?

Je peux me sentir très bien mais après l’entraînement cela reste que l’entraînement et le juge de paix c’est la compétition. Les séances tests ont été très rassurantes à ce sujet, je pense que je peux dire que je n’ai jamais été aussi bon malgré les difficultés, la suspension. Je sens que j’arrive aussi à maturité sur ce genre de distance, des progrès ont été faits, on peut espérer que dès les premières sorties sur les distances qui s’en rapprochent je réalise des chronos qui soient très satisfaisants.

« La décision de reprendre la course à pied a été prise courant mars-avril 2025, il m’a fallu plus de 6 mois pour reprendre, ce n’est pas étonnant, c’est un choc. »

Mehdi Frère

| De retour à la compétition avec pour certaines personnes cette suspicion vous concernant, comment vivez-vous la situation ?

J’en suis le premier et le seul responsable, j’ai les manquements aux obligations de localisation qui ne sont pas des no shows. Il faut le rappeler, je les ai commis donc je ne peux pas en vouloir aux instances antidopage d’avoir choisi la sanction qu’ils m’ont attribuée. Bien sûr je ne suis pas objectif si je trouve que la sanction a été lourde, c’est vrai que pour les mêmes cas il y a des athlètes qui ont certainement pris 6 mois de moins ou peut-être un an de moins, ils ont estimé que ma faute était importante vu mon expérience et mon niveau de pratique. Ils ont certainement les raisons nécessaires de le penser et de m’avoir attribué cette sanction, je la respecte.

On a toujours tendance à se dire que c’est injuste, je me suis préparé pour les Jeux olympiques de Paris mais au final je suis le seul responsable de la situation à laquelle j’ai été confronté, il va falloir faire amende honorable et avancer avec cela. Je n’ai pas de ressentiment ni envers l’instance antidopage ni envers le public qui aurait des suspicions envers moi. En tant que sportif de haut niveau on est garant de la crédibilité de notre sport, c’est une faute professionnelle monstrueuse de ne pas avoir été sérieux sur la localisation et sur mes obligations. Je ne peux m’en vouloir qu’à moi-même, je n’en veux pas aux gens d’avoir des suspicions ou certains commentaires négatifs parfois sur les réseaux sociaux.

| Votre entourage proche a été très précieux pendant ces deux ans, est-ce qu’il y a un moment où vous avez eu l’envie de tout arrêter ?

La question s’est posée surtout au début de la suspension, les Jeux olympiques arrivaient, j’étais dans une ville qui accueillait des infrastructures, je sortais de chez moi, je voyais les Jeux olympiques Paris 2024, je marchais dans la rue, il y avait les banderoles donc forcément c’était une période extrêmement compliquée. J’ai fui le sport, je me suis éloigné de tout cela, j’ai arrêté de courir pendant un temps et effectivement la question s’est posée de reprendre ou pas. Mon entourage était hyper présent pour moi mais n’a pas voulu me forcer la main non plus, c’était une décision qui devait m’appartenir et puis j’ai une autre vie à côté, celle de gendarme.

Ma conjointe m’a assuré qu’elle me suivrait dans ce que je voudrais faire. Elle m’a dit : « Si tu veux juste te concentrer sur la gendarmerie et te consacrer à cela, je te suis on va faire cela et puis si tu as envie de reprendre le sport, je vais t’accompagner du mieux que je pourrai ». J’ai eu un entourage hyper bienveillant, qui m’a laissé le temps de prendre la décision et puis on a laissé le temps à la douleur de s’estomper. La décision de reprendre la course à pied a été prise courant mars-avril 2025, il m’a fallu plus de 6 mois pour reprendre, ce n’est pas étonnant, c’est un choc.

| Cela a dû être difficile à gérer quand vous avez décidé de repartir à l’entraînement et de vous dire que la compétition ce n’était pas pour tout de suite ?

J’ai appris beaucoup de choses parce que j’ai eu le temps d’écouter beaucoup de podcasts. Courir seul au bout d’un moment on se met la musique et puis au bout d’un moment on en a marre d’écouter la musique donc on se met des podcasts pour passer le temps. On n’a personne avec qui parler ou juste ma conjointe qui m’accompagnait à vélo sur certaines séances. J’ai appris à m’accommoder de la solitude du coureur de fond pendant un an et demi parce qu’il y a eu 6 mois d’arrêt de l’entraînement. Un an et demi qui a été particulièrement long mais au final c’était une expérience aussi à vivre, se retrouver beaucoup à discuter avec soi-même, à se recentrer sur son environnement et puis voilà oui j’ai appris à courir seul. C’est vrai que c’était une expérience intéressante, qui m’a certainement réussi mais que je suis content d’arrêter désormais.

« Les Jeux en 2021 j’aurais peut-être dû y aller et ce n’était pas de ma faute au final. En 2024 j’aurais peut-être dû y aller mais c’était de ma faute. Donc là 2028 il faut y aller, il faut y aller franchement. »

Mehdi Frère

| Vous avez gardé le même club ?   

Ma licence était bloquée avec ma suspension, ce blocage s’est arrêté le 4 juin, je me suis empressé de resigner avec mon club, mon ancien club du Pays de Fontainebleau Athlé qui a été un soutien précieux et avec lequel j’étais resté en très bon contact. C’était pour moi tout naturel que je revienne vers eux et que j’allais continuer l’aventure là où elle s’était arrêtée.

| Une nouvelle aventure commence pour vous sur marathon. Comment avez-vous évolué la discipline sur ces deux années avec notamment les moins de 2 heures réalisés à Londres en avril dernier par Sabastian Sawe et Yomif Kejelcha ?  

En tant que fan de la distance avant d’être un pratiquant, j’ai vu cela avec des étoiles dans les yeux. On savait que la barrière des deux heures allait tomber un jour, cela devait être malheureusement le regretté Kelvin Kiptum qui devait être l’élu pour passer le premier sous les deux heures. Mais là voir deux athlètes sur la même course à Londres casser cette barrière mythique et en plus voir derrière le troisième qui bat aussi le record du monde malheureusement mais qui n’est que troisième de la course, pour moi c’est juste fantastique de voir notre sport qui évolue encore avec encore des innovations technologiques. Alors c’est sûr que ça donne un petit peu le tournis et le vertige de voir dans quelle sphère nous emmène ce genre de chrono mais je trouve que c’est excitant. Maintenant il faut que les Européens arrivent à suivre le rythme parce que là les Africains se sont envolés encore un peu plus loin dans la stratosphère, il va falloir qu’on reste dans la course.

D’un point de vue national j’ai vu aussi avec admiration les Français se rapprocher du chrono que j’avais réalisé (2h05’43 à Valence en 2023) et de celui de Morhad Amdouni (record de France : 2h03’47 à Séville en 2024). Emmanuel Roudolff-Levisse montre une capacité certainement à courir en 2h04 si ce n’est mieux assez rapidement. C’est un athlète que j’adore, j’étais l’un de ses premiers fans de voir la performance qu’il a réussi à réaliser sur un parcours aussi difficile que celui de Paris. Je suis juste excité de voir cette génération qui arrive pour 2028 et j’espère que je serai un bon concurrent pour eux et que je serai à la hauteur du niveau qu’ils ont atteint.

« Maintenant qu’on a montré que je mettais encore un pied devant l’autre, on va peut-être pouvoir contacter des courses et éventuellement être invité sur des marathons à l’automne. » 

Mehdi Frère

© ASO

| Les Jeux olympiques de 2028 à Los Angeles est votre principal objectif

Bien sûr, les Jeux en 2021 j’aurais peut-être dû y aller et ce n’était pas de ma faute au final. En 2024 j’aurais peut-être dû y aller mais c’était de ma faute. Donc là 2028 il faut y aller, il faut y aller franchement. Les années passent en plus, il y a un moment où 2028 c’est le bon moment je pense. L’édition d’après j’aurai alors 36 ans, je pense que ma conjointe va me dire au bout d’un moment qu’elle en a assez de m’accompagner à vélo sur les séances et que l’on a d’autres choses à faire. Donc effectivement la question de la retraite va se poser assez vite après la prochaine Olympiade.

| Après cette belle rentrée à Paris aujourd’hui, quelles sont les prochaines échéances ?

Le week-end prochain j’ai le 10 km de Langueux, à Paris je n’étais pas loin des moins de 28 minutes, cela s’est joué sur la montée des Champs-Elysées. On va essayer de le faire à Langueux en espérant que la course soit favorable. Ensuite, il y a la volonté de faire un marathon à l’automne mais comme j’étais suspendu, je n’avais pas le droit d’avoir un bon manager, des représentants pour rentrer sur des courses. Les négociations avec les organisations de course vont débuter, j’attendais aussi d’avoir une performance à faire valoir aussi pour mon manager, pour qu’il puisse contacter les organisateurs. Maintenant qu’on a montré que je mettais encore un pied devant l’autre, on va peut-être pouvoir contacter des courses et éventuellement être invité sur des marathons à l’automne. Il y a de beaux marathons et puis l’été, c’est la saison des pistards. C’est moins la mienne. Donc est-ce qu’on ferait une course sur piste pour essayer de faire les élites ? Peut-être, peut-être pas. C’est moins l’objectif. L’idée, c’est vraiment Langueux et puis après ce sera du plaisir pendant l’été avec éventuellement une préparation marathon.

| Mehdi, en conclusion quel message avez-vous envie d’envoyer à tout le monde après votre retour gagnant ?

J’ai envie d’envoyer un message, il va être très, très simple : « Merci à ceux qui ont été là et qui m’ont soutenu. Aux autres, je vous pardonne ».  D’avoir repris ce dimanche, je me sens sur mon petit nuage. Ce n’est pas comme si je débutais l’athlétisme mais c’est la première fois que je sors de suspension. C’est un moment que je n’attendais pas aussi agréable. J’ai été agréablement surpris, encore une fois, de l’accueil du public et du déroulé de la course. Les moments de bonheur en athlétisme sont rares, je vais juste accueillir celui-là et en profiter le plus longtemps possible. Cela fait beaucoup de bien, c’était dur d’imaginer une meilleure reprise. 


François-Xavier de Chateaufort

François-Xavier de Chateaufort
Journaliste

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