Quand les runners s’invitent là où on ne les attend plus : le problème des parcours privés hors compétition
En dehors des compétitions, certains runners retournent sur des parcours pourtant privés. Un geste banal en apparence, mais qui met en danger l’organisation même des courses.
Il y a des phénomènes observés sur des courses nature ou semi-urbaines, où des tracés passent par des propriétés privées ouvertes uniquement le jour J. Un agriculteur qui avait accepté le passage d’une course à travers ses terres découvre, quelques semaines après l’épreuve, des runners qui s’y promènent comme si de rien n’était, montre GPS au poignet, trace chargée depuis Strava. Un coup de fil à l’organisateur plus tard, l’autorisation pour l’édition suivante est remise en question. Voilà, en résumé, le scénario qui se répète de plus en plus souvent en France et qui commence à faire de vrais dégâts.
Un accord fragile, une confiance encore plus fragile
Pour organiser une course qui sort des sentiers balisés, les organisateurs ne s’improvisent pas. Joseph Boyer, directeur de l’Ultra Trail du Vercors, le résume avec une franchise désarmante : « Pour organiser notre course, nous dialoguons toute l’année avec les acteurs du territoire – collectivités, parc naturel, agriculteurs, chasseurs, forestiers, alpagistes – pour minimiser notre impact environnemental. Nous pouvons ainsi modifier nos parcours, éviter les zones de nidification et limiter l’accès du public aux zones sensibles. » Des mois de travail invisible, d’allers-retours, de diplomatie de terrain avant que le premier coureur franchisse la ligne de départ.
La route d’un semi-marathon qui coupe à travers une propriété privée, les deux hectares d’une course semi-urbaine qui longent un corps de ferme et tout ça existe parce qu’un propriétaire a dit oui, un jour, sur la base d’une promesse implicite de respect. Une promesse que certains coureurs, dossard rangé depuis belle lurette, semblent avoir totalement oubliée.
Strava, le complice involontaire
Pour les propriétaires, qui paient taxes foncières et entretiennent parfois les chemins, l’explosion de la fréquentation, les incivilités, les déchets et les piétinements sont devenus insupportables. Et au milieu de tout ça, la technologie a considérablement accéléré le problème. Entre montres GPS, plateformes comme Strava et partage de fichiers GPX, il est devenu très facile de retrouver un itinéraire et de le reproduire en dehors du cadre prévu sans que les organisateurs n’aient le moindre moyen de le contrôler.
Un runner finit sa course, rentre chez lui, publie son activité. Son tracé est désormais visible, téléchargeable, reproductible. Un autre runner tombe dessus deux mois plus tard, trouve le parcours sympa, charge le fichier GPX sur sa Garmin et part pour ce qu’il pense être une sortie d’entraînement comme une autre. Sauf que le chemin qu’il emprunte au kilomètre 8 appartient à quelqu’un, et ce quelqu’un n’a pas donné son accord pour une fréquentation toute l’année. Les organisateurs de la course “À la Belle Étoile”, en Normandie, ont d’ailleurs ciblé cette mécanique dans leur appel public, demandant aux coureurs de ne pas utiliser les traces GPS publiées sur des plateformes comme Strava pour reproduire les parcours en solo sans autorisation.
La Normandie, ou comment perdre la confiance de ses partenaires
À l’automne 2025, les organisateurs de cette course de bordure urbaine ont vécu le scénario dans toute sa brutalité. Plusieurs participants étaient revenus sur le parcours hors compétition sans prévenir, sans autorisation, sans se soucier des conséquences. Clôtures forcées, animaux effrayés, passages non autorisés sur des terrains d’éleveurs locaux qui, depuis des années, avaient fait confiance à l’organisation. Dans leur communiqué, les organisateurs n’ont pas mâché leurs mots. « Oui, les anciens parcours de La Belle Étoile sont magnifiques, affichaient-ils. Oui, ils passent parfois sur des propriétés privées. Mais NON, cela ne veut pas dire qu’on peut y retourner librement comme si de rien n’était ! »
La formule qui a tourné ensuite sur les réseaux dit tout de l’état d’esprit de la communauté : « Chaque passage non autorisé, chaque clôture abîmée, c’est un peu plus de confiance perdue avec les habitants et les agriculteurs qui nous accueillent et sans eux, il n’y a tout simplement plus de course ».
En Chartreuse, un propriétaire qui n’en peut plus
À quelques centaines de kilomètres de la Normandie, dans le massif de Chartreuse, la situation a pris une autre dimension en mai 2025. Le sentier Vermorel, apprécié pour sa beauté et sa technicité, figure depuis des années sur les parcours de trails locaux. Sauf que le propriétaire du terrain traversé en a eu assez. « J’avais mis des panneaux de propriété privée il y a une année, mais ils sont régulièrement arrachés, dévoilait-il. Les coureurs passent chez nous, piétinent les cultures. Les organisateurs ne demandent pas les autorisations de passage, ils ne s’embêtent pas et on ne peut plus le supporter. » Et sur la question de la minorité indélicate ? « La minorité, elle a augmenté depuis le Covid. Elle est en train de tout démolir ».
Résultat direct, Jonathan Rouquairol, organisateur prestataire des deux courses, a dû réécrire les tracés en urgence, apprenant l’opposition du propriétaire à voir les épreuves passer sur ses terres. Le Raidlight Trail Festival et le Grand Duc ont donc pris le départ sans le sentier Vermorel, au grand dam des coureurs habitués à ce tronçon.
La loi a changé, et elle donne raison aux propriétaires
Ce qui rend la situation particulièrement sérieuse, c’est une loi sur la propriété privée renforcée en 2023, qui réaffirme le droit de refus. Concrètement, depuis la loi du 2 février 2023 visant à limiter l’engrillagement des espaces naturels, pénétrer sans autorisation dans une propriété privée rurale ou forestière peut désormais être sanctionné par une amende forfaitaire de 135 euros. Ce texte, conçu à l’origine pour protéger la nature contre les grillages en Sologne, est devenu un outil bien plus large. Pour la Fédération française de randonnée, la dérive est réelle. « Ce texte, détourné de son objectif initial, permet aujourd’hui de verrouiller des chemins balisés, au détriment du grand public », ne cache pas son inquiétude Germain Vandeneeckhoutte, coordinateur FFRandonnée en Isère.
« Si tout le monde reste sur les sentiers, il y aura moins d’impact sur sa parcelle, dixit le même Vandeneeckhoutte en tirant la sonnette d’alarme sur une conséquence paradoxale des fermetures. Par contre, s’il met des panneaux de défense d’entrer et supprime le balisage, les gens vont aller n’importe où. Et sans balisage, ils sortiront du tracé, se perdront, risqueront de chuter. En cas d’accident, le propriétaire pourrait alors être tenu pour responsable. » Une ironie du sort qui illustre à quel point la situation est devenue inextricable.
La majorité paie pour la bêtise d’une minorité
La formule circule depuis l’affaire Belle Étoile. Dans les réactions en ligne après le communiqué normand, plusieurs coureurs de la communauté trail ont réagi publiquement, dénonçant les abus de « pseudo-traileurs qui ne respectent rien » ou regrettant que « la majorité paie pour la bêtise d’une minorité ».
Ce sentiment de trahison vis-à-vis d’une communauté qui se veut respectueuse dit quelque chose d’important. Le running hors bitume se construit sur une image d’amoureux de la nature, d’athlètes conscients de leur environnement. Voir cette image écornée par une poignée d’irresponsables agace autant les organisateurs que les coureurs eux-mêmes. Les organisateurs de La Belle Étoile ont résumé l’enjeu en termes nets : « Le trail, ce n’est pas juste courir dans la nature : c’est partager, préserver et respecter ».
Pas seulement un problème de trail
On serait tenté de cantonner ce débat au monde du trail, mais les courses sur route semi-urbaines ne sont pas épargnées. Certains semi-marathons et 10 km qui s’aventurent dans des zones périurbaines, des parcs privés ou des domaines viticoles ouverts le temps d’un week-end font face aux mêmes tensions. Un parcours qui emprunte des voies habituellement fermées, qui traverse des zones résidentielles avec des accords spécifiques passés par les mairies, et tout ça peut être fragilisé de la même manière dès lors que des runners s’y retrouvent hors des dates prévues. En période de nidification, en pleine transhumance ou en saison de chasse, ces passages peuvent être strictement interdits, y compris aux organisateurs eux-mêmes. La logique est la même partout : un accord tacite, une confiance accordée, et une pratique hors cadre qui peut tout faire tomber.
La réponse concrète, Germain Vandeneeckhoutte la résume avec la formule de la FFRandonnée : « Des gens vivent et travaillent dans les espaces naturels traversés. Si nous voulons continuer à en profiter, à nous d’adopter la philosophie zéro trace. » En pratique, ça commence par un réflexe simple puisqu’avant de charger un fichier GPX récupéré en ligne, deux minutes sur Géoportail suffisent souvent pour savoir si le chemin traverse une zone privée.
Pour les organisateurs, la tendance est aussi à plus de prudence dans la diffusion des tracés officiels et dans la gestion des accords partenariaux. Certains s’engagent désormais dans des démarches plus responsables, limitant le nombre de coureurs, adaptant les parcours hors périodes sensibles, et repensant leurs formats pour limiter la pression sur les espaces naturels. C’est le prix à payer pour maintenir des relations durables avec les propriétaires et donc des courses pérennes.
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