La bigorexie fait partie des addictions comportementales qui s’installent insidieusement dans le quotidien. © ASO

Bigorexie : tout comprendre sur l’addiction à l’exercice physique

CommunautéPratiques
16/01/2026 08:33

La bigorexie fait partie des addictions comportementales qui s’installent insidieusement dans le quotidien. La dépendance à l’activité physique est une stratégie mise en place par le psychisme pour tenir, avancer, parfois survivre. Un mécanisme qui peut toucher tous les sportifs, amateurs comme professionnels, et concerne plus particulièrement les pratiquants de sports individuels.

Décryptage avec Marion Baradji L’Arbalestrier, psychologue du sport et psychothérapeute.


Avant de répondre à la question « Comment savoir si l’on est soi-même atteint de bigorexie ? », Marion Baradji L’Arbalestrier, psychologue du sport, hésite. « Je suis un peu en peine pour répondre, parce que les personnes qui viennent jusqu’à moi ont été orientées ou se posent déjà des questions », admet-elle. Dans son cabinet à Tours, elle reçoit une patientèle variée depuis l’obtention de son master en Psychologie clinique et psychopathologie du sportif à l’université Paul-Valéry, il y a une vingtaine d’années. Des athlètes, majoritairement issus de sports individuels, souffrant de bigorexie, se présentent à elle : certains poussés par des proches inquiets des risques pour leur santé, d’autres prenant peu à peu conscience de l’emprise du sport sur leur quotidien. « Ce à quoi je suis la plus attentive, c’est le rapport à la souffrance », précise la psychologue clinicienne. Parfois, les douleurs physiques sont annihilées : le corps envoie des messages, mais ils ne sont plus entendus, un phénomène appelé dissociation sensorielle.

| Les facteurs de dépendance

D’où vient cette dépendance à l’activité physique ? Les facteurs sont difficiles à cerner, souvent profondément enfouis dans l’histoire personnelle de chacun. « Il peut y avoir quelque chose qui a fait trauma, observe Marion Baradji L’Arbalestrier. Quand un déclencheur a été minimisé, qu’il y a eu une invalidation émotionnelle, ça laisse une trace. » La bigorexie résulte d’un ensemble de mécanismes psychologiques et sociaux, liés à l’éducation et à la culture. « Quelque chose est venu déstabiliser au niveau des besoins fondamentaux : sécurité, protection, affection, stabilité, prévisibilité, appartenance, expression de soi, plaisir, et souvent le besoin de limites, qui correspond à certaines carences éducatives, avec le rapport au cadre et aux règles. »

Pour faire face à un ou plusieurs besoins insatisfaits, le psychisme met en place des stratégies pour tenir, survivre, et avancer sans s’effondrer. Elles «sont devenues fonctionnelles pour ne pas s’écrouler, mais peuvent devenir dysfonctionnelles quand il y a souffrance. » Comme l’a décrit l’ancienne psychiatre et médecin du sport de l’INSEP, Claire Carrier, certains sportifs « n’existent que dans le ressenti musculaire ». L’addiction est un schéma dysfonctionnel, conséquence d’expériences de vie qui ont « rigidifié » les manières de fonctionner, soit sur le plan émotionnel, soit sur le plan cognitif, soit sur les stratégies comportementales. Les traumatismes ne sont donc pas les seuls facteurs, car la bigorexie s’installe souvent sur des fragilités psychiques déjà présentes avant.

| Qui est concerné ?

Qu’ils soient amateurs ou professionnels, certains sportifs peuvent développer une dépendance au sport. Dans le livre Running Addiction Scale (1990), Mary a repris la course deux mois après son accouchement : « Le marathon passe avant tout. Je fais garder mon bébé pour courir. Tout le monde me le reproche et s’en inquiète. » Les sportifs « lambda » sont surtout dépendants de l’activité en elle-même, tandis que ceux de haut niveau, à travers leurs médailles et performances, semblent davantage mus par des besoins de sécurité, d’appartenance et d’expression de soi. Les récompenses valident leur légitimité à exister. Mais lorsque la carrière se termine ou qu’une blessure s’éternise, la menace est sérieuse : « Si le sport a été un moyen de nourrir l’estime de soi, les besoins de valorisation et l’identité, et qu’il n’y a rien derrière, il y a des risques de décompensations sévères. »

Le risque peut se manifester par des addictions à des substances. Comme l’explique William Lowenstein,  dans le livre cité plus haut, responsable français d’un centre de traitement pour toxicomanes : « La pratique sportive induit un état de dépendance engendrant un phénomène de manque. Une fois un terme mis aux entraînements, le sportif est exposé à un risque accru de dépendance aux drogues et à l’alcool. »

© ASO

| Les signes qui peuvent interpeller

Il existe plusieurs tests, dans des ouvrages spécialisés ou sur Internet, pour évaluer si un coureur régulier entretient une relation problématique avec son activité sportive. Par exemple, l’ouvrage Running Addiction Scale situe le niveau de dépendance à la course à pied sur une échelle (positive ou négative). Le principe est simple : ajouter un point à certaines affirmations telles que « je cours très souvent et régulièrement » ou « je cours même quand j’ai très mal », et en retirer pour d’autres comme « je n’annule pas des activités avec des amis pour courir » ou « si je trouvais une autre façon de rester en forme, je ne courrais pas ». Le score final indique un niveau de dépendance, mais ne remplace par un diagnostic. Des outils plus récents, comme l’Exercise Addiction Inventory, explorent également l’addiction à l’activité physique et sportive chez l’adulte.

Pour autant, ces tests ne remplacent pas l’avis d’un professionnel de santé. Des fractures de fatigue à répétition, un épuisement persistant lié à un « excès d’exercice » et non à « un manque d’entraînement » comme le croit certains, un mal-être confus, une humeur instable, ou encore un entourage préoccupé sont autant de signaux qui peuvent alerter. Le désintérêt pour d’autres activités, la sensation de manque ou le malaise ressenti à l’idée de ne pas s’entraîner sont aussi des indicateurs à prendre au sérieux. Chez certains sportifs, la perception de la douleur est altérée : la zone centrale de la douleur semble inhibée ou dissociée du reste du corps. « D’où le fait de ne pas ressentir le besoin de récupérer, ni la douleur d’une blessure… », explique Marion Baradji L’Arbalestrier.

Consulter ne signifie donc pas nécessairement être atteint de bigorexie, mais peut simplement permettre de rester à l’écoute de soi et de son corps. Si, au cours de l’élaboration commune, un comportement addictif émerge, ce n’est pas une fin en soi : la consultation marque le début d’un travail thérapeutique nécessaire pour aller mieux, étape par étape. « L’addiction a une fonction au départ, soutient Marion Baradji L’Arbalestrier. Un thérapeute ne viendra jamais faire tomber les défenses de son patient, tant qu’il n’est pas assuré qu’il aura des ressources pour tenir. »

| L’importance du travail thérapeutique

La bigorexie, comme toutes les addictions comportementales, est traitée par les spécialistes de la même manière qu’une addiction au jeu, au sexe ou au travail. « On va travailler sur l’endroit où il y a les symptômes : le craving (envie irrépressible), l’impulsivité, la culpabilité, ou l’état dépressif qui peut être derrière », confirme Marion Baradji L’Arbalestrier. Même si les conséquences diffèrent selon l’addiction à une activité ou à une substance, les mécanismes psychiques sous-jacents sont similaires. Pour accompagner efficacement ses patients, Marion Baradji L’Arbalestrier met en place un suivi précis en s’entourant de médecins, kinésithérapeutes, diététiciens… « Ce qui est important, c’est de travailler de façon pluridisciplinaire ». Formée en IMO, elle utilise une approche intégrative, notamment la thérapie des schémas, pour comprendre les modes de fonctionnement de ses patients, souvent clivés à cause de mécanismes de dénégation ou de déni.

L’objectif du travail thérapeutique est de comprendre la fonction du symptôme ou du syndrome. Ce travail d’écoute consiste à saisir la stratégie que le psychisme a mise en place pour tenir debout. « Les stratégies de défense, et l’addiction en fait partie, peuvent être dysfonctionnelles, coûteuses, énergivores, ou avoir des conséquences », soutient la psychologue. Le rôle de la thérapie est d’explorer ces mécanismes, d’en comprendre l’origine, puis de revalider et légitimer ce qui n’a peut-être pas été à l’équilibre, parfois à cause d’une invalidation émotionnelle passée. « Pour la plupart de mes patients, il y a eu un travail à faire pour re-comprendre le langage du cerveau et le langage du corps. »

Au moindre doute sur votre pratique, n’hésitez pas à consulter un professionnel de santé pour être conseillé et accompagné. Les signes de dépendance peuvent être nombreux, mais souvent imperceptibles et/ou inaudibles pour celui qui en est directement concerné. L’attention de l’entourage est précieuse et doit être prise au sérieux pour préserver sa santé.


Sabine LOEB
Journaliste

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