Dans les coulisses du Marathon de San Francisco : Interview avec Lauri Abrahamson, directrice de course
Depuis près de cinquante ans, le Marathon de San Francisco inspire et met au défi des coureurs venus du monde entier. Pour sa 48e édition, l’épreuve a accueilli un nombre record de 33 000 participants, du coureur débutant à l’athlète élite, sur un parcours de 42,195 km certifié par l’USATF. Le tracé, à couper le souffle, traverse le Golden Gate Bridge, Golden Gate Park et passe devant certains des lieux les plus emblématiques de la ville. Avec plusieurs formats de course (deux semi-marathons, un 10 km, un 5 km et même un ultramarathon) l’événement, dirigé par Lauri Abrahamson, continue d’évoluer, mêlant tradition, esprit communautaire et expérience unique à la sauce San Francisco.
➜ En avril, à l’approche de l’édition 2025 prévue fin juillet, Marathons.com a eu le privilège de rencontrer Lauri Abrahamson, directrice du Marathon de San Francisco.

Dans les coulisses du marathon : entretien avec Lauri Abrahamson, directrice de course du Marathon de San Francisco. Elle fait partie de l’organisation depuis 13 ans, occupant différents postes avant de devenir directrice.
| Vous organisez un événement sur deux jours, avec plusieurs courses : un marathon et deux semi-marathons différents. Les épreuves se déroulent le samedi et le dimanche, ce qui est assez rare en Europe. Pourquoi avoir choisi d’étaler le programme sur deux jours ?
Lauri Abrahamson : Je pense que c’est plus courant aux États-Unis, où les gens participent à des distances variées. Le semi-marathon et le 10 km sont particulièrement populaires. Notre course a lieu en juillet, une période qui n’est pas propice à la préparation d’un marathon car il fait chaud partout. Mais San Francisco a l’avantage d’offrir des températures fraîches en été. Réunir 25 000 personnes uniquement pour un marathon serait difficile, car peu de gens s’entraînent pour cette distance à ce moment de l’année. Donc nous proposons un éventail large, de l’ultramarathon (52,4 miles, x2 marathons) au 5 km. Cela nous permet de rassembler une immense communauté de coureurs. C’est comme une grande fête pour 30 000 personnes.
✓ Le Marathon de San Francisco propose un large choix de distances et des services pensés pour tous : 14 postes de ravitaillement (eau, gels énergétiques, assistance médicale), ainsi qu’un vestiaire à disposition au départ.
| C’est assez rare de voir un événement d’une telle ampleur organisé en juillet. Pourquoi avoir choisi cette date précisément ?
Lauri Abrahamson : C’était une vraie opportunité : personne n’occupait ce créneau. Alors nous l’avons saisi. San Francisco est animée toute l’année grâce à son climat tempéré : matches de football et de baseball, compétitions de voile, festivals… Les visiteurs savent qu’ils peuvent venir ici à n’importe quel moment et avoir de bonnes chances de profiter d’une météo agréable. L’autre possibilité aurait été le printemps, mais cette période est saturée : Boston, New York… En octobre, c’est Chicago et le California International Marathon. Juillet s’est donc imposé comme une évidence.
✓ Cette année, le parcours du premier semi-marathon a été repensé pour offrir encore plus de paysages et améliorer l’expérience des coureurs.
| La région de la Baie est-elle une scène de course compétitive ? Avec autant d’épreuves locales et de grands marathons sur la côte Est, vous voyez-vous en concurrence ? Qu’est-ce qui rend votre course différente ?
Lauri Abrahamson : Je ne pense pas que nous soyons en concurrence avec qui que ce soit. L’autre grand événement le plus proche géographiquement est le Marathon de Los Angeles, en mars. Mais honnêtement, en Californie, voire aux États-Unis, il n’y a pas vraiment de rivalité. Notre course est particulière : nous accueillons des coureurs élites et sub-élites, mais nous n’avons pas de primes financières. Du coup, ce n’est pas une épreuve ultra-compétitive. L’esprit est ailleurs : c’est une course centrée sur la communauté, dans l’une des plus belles villes du monde. Ce qui compte, c’est l’expérience.
✓ Le parcours complet est certifié USATF et qualificatif pour Boston. Il traverse des lieux emblématiques : le Golden Gate Bridge, Fisherman’s Wharf, Golden Gate Park, Haight-Ashbury, le stade Oracle Park, et s’achève au pied du Bay Bridge.
| Diriez-vous que la richesse du calendrier dans la Baie encourage les coureurs à progresser du 5 km, 10 km, ou 10 miles vers le semi puis le marathon ?
Lauri Abrahamson : Absolument. Nous offrons aux coureurs différents défis. Certains font un semi, puis les deux semi sur deux années consécutives pour obtenir une médaille spéciale. D’autres passent au marathon. Nous récompensons ces parcours de fidélité.
Notre public est majoritairement local : surtout des coureurs du nord de la Californie, un peu du sud, mais aussi de New York et du Texas. C’est une communauté très ancrée dans la région, ce qui séduit nos sponsors, car ils cherchent souvent à toucher un public géographique précis. Contrairement aux grandes courses internationales, nous n’avons pas de sponsor-titre. L’événement a donc un côté plus organique, “fait maison”.
| Nous avons remarqué que le prix du dossard n’est pas exorbitant, mais plutôt dans la fourchette haute. Par rapport à d’autres courses aux États-Unis (Boston, Chicago, Miami, New York), il semble un peu plus élevé. Est-ce exact ? Et pourquoi ?
Lauri Abrahamson : Oui, nos tarifs sont plus élevés que dans certaines autres courses, principalement à cause du coût d’organisation d’un événement à San Francisco. Tout est plus cher en Californie. Mais je pense que notre public comprend cela. En échange, nous proposons une expérience mémorable, et les coureurs sont prêts à investir pour ça.
Traverser le Golden Gate Bridge, par exemple, suppose de travailler avec sept organismes différents : autorités nationales, locales, services des parcs, du port, la ville… La logistique est extrêmement complexe, avec plusieurs départs, arrivées et l’expo. C’est ce qui explique nos coûts.
✓ C’est assez rare pour un marathon d’avoir à la fois une communauté locale forte et d’attirer des coureurs venus de tout le pays, voire du monde entier.
| Avez-vous beaucoup de participants internationaux ? Avez-vous déjà évalué l’impact économique de votre événement sur San Francisco et la région de la Baie ?
Lauri Abrahamson : Oui. Je dirais que les coureurs internationaux représentent entre 4 et 7 % de nos participants. Le chiffre était plus élevé avant 2020, mais les choses ont changé depuis. Cela reste une course sur la liste de nombreux coureurs, un objectif, et une destination à part entière. Les familles viennent souvent, puisque les enfants sont en vacances scolaires. Nous avons d’excellents partenariats, notamment avec China Airlines et Taiwan Tourism, qui suscitent beaucoup d’intérêt.
L’impact économique est considérable : par exemple, l’hôtel Hyatt Regency, situé au départ et à l’arrivée, est complet dès le samedi soir. C’est un immense hôtel. Et derrière, il y a les chauffeurs Uber, les cafés, restaurants, le réseau BART, les taxis… Tout cela fait vivre l’économie locale. Nous avons même été classés parmi les dix courses mondiales ayant le plus d’impact économique. Nous étions septièmes, devant Boston et Chicago ! Londres était premier. C’est une vraie fierté.
San Francisco a connu des hauts et des bas, mais la ville reprend de sa superbe. Je suis heureuse que notre course contribue à cela.
« Nous avons une formidable responsable de communauté qui va à la rencontre des clubs de course locaux (asiatiques, hispaniques, LGBTQIA). Nous proposons des catégories non-binaires et nous sommes très inclusifs. Par nature, et par le lieu où nous sommes, nous faisons partie des événements les plus ouverts qui soient. »
Lauri Abrahamson
| L’an dernier, vous avez franchi la barre des 30 000 coureurs. Est-ce votre limite ? Voulez-vous encore grandir ?
Lauri Abrahamson : Ça dépend à qui vous posez la question. Je pense que nous pourrions atteindre 40 000, voire plus. Mais cela dépend de la logistique : gérer le départ, étaler le peloton, etc. Cette année sera déjà notre plus grosse édition, avec environ 35 000 coureurs attendus. C’est une forte progression par rapport à l’an dernier. Personnellement, j’aimerais atteindre 40 000, mais je ne sais pas si la ville nous le permettrait.
| Fermer une grande ville comme San Francisco pendant deux jours doit être un sacré challenge. Avez-vous de bonnes relations avec la municipalité ?
Lauri Abrahamson : Oui, elles sont excellentes. Notre équipe de production, Silverback, est essentielle pour obtenir les autorisations et garantir que tout se passe bien. Ils organisent aussi d’autres grands événements en ville et ont donc gagné la confiance des autorités. Le parcours fonctionne avec des fermetures “roulantes” : une portion est fermée uniquement le temps que les coureurs la traversent, puis rouvre. Par exemple, dès que les coureurs quittent le Golden Gate Bridge, certaines sorties rouvrent.
Évidemment, tout le monde n’est pas coureur. Certains habitants ont besoin de circuler le dimanche matin. Alors nous faisons beaucoup de communication en amont, nous restons disponibles pour répondre aux questions, et nous tenons compte des retours. Chaque année, nous apprenons et nous améliorons.
| Il est assez rare de ne pas proposer de primes aux athlètes Elites. Quelle est votre position là-dessus ? Pourquoi ce choix ?
Lauri Abrahamson : D’abord, notre parcours est très exigeant. Les élites ne viendront pas ici pour battre des records. Nous avons plus de 600 m de dénivelé cumulé. Ce n’est pas Boston ou Chicago, plats et rapides. Nous pourrions mettre en place des primes, mais ce n’est pas ce qui attire les gens chez nous. Nos coureurs viennent pour l’expérience : rencontrer Alexi Pappas, ou P-Lo, un rappeur/DJ local très connu, participer au “ShakeOut Run” de Puma, vivre l’ambiance. Ce n’est pas une question d’élites, mais de communauté. Peut-être qu’un jour cela changera, mais ce n’est pas notre priorité.
| Le parcours est bien mesuré, mais son profil (départ et arrivée éloignés, nombreuses côtes) rend impossible une validation officielle par World Athletics. Est-ce un problème selon vous ?
Lauri Abrahamson : Non, je ne pense pas. Beaucoup de nos coureurs se qualifient pour Boston. Les habitants de la région s’entraînent sur les côtes toute l’année. Ils y sont habitués. Beaucoup signent même leurs meilleurs chronos ici.
| Avec environ 500 m de dénivelé positif, comment aidez-vous les coureurs à se préparer, surtout ceux qui viennent d’États plats comme l’Arizona ou la Floride ?
Lauri Abrahamson : Sur notre site, tous les parcours sont disponibles sur Strava. On peut télécharger les tracés et voir où se trouvent les côtes. Nous travaillons aussi avec RunDot, une application qui adapte l’entraînement en fonction du profil du parcours et du niveau du coureur. Nous publions également des conseils dans notre newsletter et proposons un programme officiel, Run 365, qui réunit les coureurs chaque week-end pour s’entraîner ensemble sur les côtes. Tout le monde peut participer, même en venant des alentours. Nous donnons aux gens les outils nécessaires pour être prêts. Et puis, ici, beaucoup vivent déjà dans les montagnes. Ils sont habitués. Souvent, quand ils vont courir à Chicago ou ailleurs, ils explosent leurs chronos, tellement ils sont entraînés aux parcours difficiles.
| Concernant l’expérience, est-il vrai que le pont est fermé pendant la course ?
Lauri Abrahamson : Les trottoirs du Golden Gate Bridge sont fermés aux voitures pour la course. Il y a quelques années, nous utilisions une moitié de la chaussée, mais pour des raisons de sécurité, nous avons été déplacés sur les trottoirs. Et honnêtement, c’est une bonne chose.
| Est-ce trop cliché de qualifier cette course de “carte postale” ?
Lauri Abrahamson : Pas du tout, c’est exactement ça. Et ce n’est pas seulement le pont. Il y a le Presidio, qui fut une base militaire, le Golden Gate Park, Haight-Ashbury, où est née la révolution hippie… Vous passez devant le stade des Giants, l’arena des Warriors, et l’eau est presque toujours visible. C’est une succession de cartes postales.
| L’an dernier, un des semi-marathons a eu un problème de distance officielle. Que s’est-il passé ? Comment avez-vous géré cela ?
Lauri Abrahamson : Le parcours avait bien été mesuré et certifié. Mais un panneau de demi-tour a été mal positionné, ce qui a raccourci la distance. Nous ne nous en sommes rendu compte que lorsque les premiers coureurs ont franchi la ligne avec des GPS indiquant une distance trop courte.
Nous avons aussitôt reconnu l’erreur et proposé aux coureurs affectés une réduction importante pour l’année suivante. C’était uniquement le deuxième semi-marathon. Depuis, nous avons mis en place des procédures supplémentaires pour que cela ne se reproduise plus. Je suis vraiment désolée pour les coureurs qui s’étaient entraînés pour 21,1 km et n’ont pas eu ce qu’ils attendaient.
| Vous proposez deux semi-marathons : le City Half et le Bridge Half. Pourquoi deux courses différentes ?
Lauri Abrahamson : À l’origine, les deux semi formaient le marathon complet : le premier couvrait les 21 premiers kilomètres, le second les 21 derniers. Mais le parcours a évolué. Aujourd’hui, le second semi commence dans le parc, près de l’océan. Il est plus plat et apprécié des locaux, car il est plus facile d’accès. Le premier semi, lui, inclut le passage sur le Golden Gate, idéal pour ceux qui veulent vivre ce moment sans courir 42 km. Ce sont deux expériences totalement différentes. Et si vous faites le marathon, vous avez les deux en un.
| Quelles actions concrètes menez-vous en matière d’environnement ? Et que souhaitez-vous développer dans les prochaines années ?
Lauri Abrahamson : Pour une grande course, je pense que nous faisons déjà bien les choses. Nous sommes soumis à des normes locales strictes en matière de recyclage et nous obtenons de bons résultats.
Nous avons aussi modifié les objets promotionnels : plutôt que des gadgets qui finissent à la poubelle, nous privilégions des articles durables comme des gourdes réutilisables.
Côté transports, nous proposons des navettes depuis les stations BART, ce qui évite des dizaines de voitures individuelles. Les participants laissent leur voiture à la périphérie et viennent en bus. Idéalement, nous aimerions aller plus loin, en travaillant avec une association environnementale pour bâtir un vrai plan de durabilité.
| En Europe, de plus en plus de participants viennent chercher leur dossard à vélo et rejoignent le départ à vélo. Est-ce aussi le cas chez vous ?
Lauri Abrahamson : À San Francisco, oui. Ici, il est courant de courir, marcher ou pédaler pour se déplacer. Nous avons donc un grand parking vélo sécurisé le matin de la course et à l’expo. Beaucoup en profitent.
| En France, on dit que ce marathon est l’un des plus inclusifs des États-Unis. Êtes-vous d’accord ? Pourquoi ?
Lauri Abrahamson : Oui, complètement. La Baie est une région très diversifiée. Nous avons une Responsable de communauté qui se rend dans les clubs locaux, qu’ils soient asiatiques, hispaniques, LGBTQIA… Nous avons des catégories non-binaires. Nous acceptons aussi les poussettes et même les chiens sur le 5 km et le 10 km. C’est dans l’ADN de San Francisco.
| L’événement ne fait pas partie des World Marathon Majors. Est-ce un objectif ?
Lauri Abrahamson : Oui, je le souhaiterais. Nous travaillons déjà avec eux via les catégories d’âge : si vous avez plus de 40 ans, vous pouvez vous qualifier pour les Majors en courant ici. J’en ai discuté avec Abbott. La vraie question est de savoir si la ville a l’infrastructure nécessaire. C’est une grande ville, mais compacte. J’aimerais beaucoup que cela se fasse.
| Pourquoi avoir changé de logo six ou sept fois ?
Lauri Abrahamson : Cela dépendait beaucoup des sponsors. Par exemple, BioFreeze, notre ancien sponsor-titre, imposait certaines modifications. Après cette période, une agence locale a conçu le logo actuel, qui nous correspond parfaitement.
Les lignes ondulées représentent Lombard Street, les collines sont celles du Presidio. C’est un logo symbolique et désormais reconnaissable. Nous n’avons pas l’intention d’en changer.
| Quelle autre course vous inspire, en dehors du Marathon de San Francisco ?
Lauri Abrahamson : La Dipsea Trail Race. Je suis avant tout une coureuse de trail. J’adore être sur les sentiers. La Dipsea est une course mythique, difficile, mais incroyablement gratifiante, tant par les paysages que par le sentiment d’accomplissement.
| Vous disiez apprendre quelque chose chaque année. Quelle a été votre plus grande leçon ?
Lauri Abrahamson : Je me souviens d’un moment particulièrement stressant : trois jours avant l’expo, nous avons découvert que nous n’avions pas d’épingles de sûreté pour fixer les dossards. Ça paraît dérisoire, mais avec 25 000 coureurs qui arrivent… c’était un cauchemar. Finalement, j’ai trouvé une solution auprès d’un fabricant local. Depuis, chaque année, je demande en premier : “Avons-nous les épingles ?”.
| Quelle est votre partie préférée de la course ? Parmi les 42 km, quel endroit vous touche le plus ?
Lauri Abrahamson : Pour moi, c’est le départ, devant le Ferry Building. Tout est encore sombre, le Bay Bridge s’illumine derrière vous, et l’énergie est incroyable. Chaque année, j’en ai les larmes aux yeux.
Je l’ai couru deux fois moi-même, mais en tant que directrice, ce moment reste le plus fort. C’est là que tout commence, que la magie opère.
Le Marathon de San Francisco est plus qu’un simple 42 km : c’est une aventure humaine et urbaine. Une célébration du sport, un lien profond avec la ville, et une expérience visuelle et émotionnelle unique à chaque kilomètre.
➜ La prochaine édition du Marathon de San Francisco aura lieu les 25 et 26 juillet 2026. Découvrez toutes les informations de la course ici !