The Art O’Neill Challenge : so Irish !
21/01/2026 08:48Il y a quelques jours, au cœur de l’hiver irlandais, 200 coureurs et randonneurs se sont rassemblés une nouvelle fois à Dublin pour affronter l’un des défis d’endurance les plus atypiques du pays : The Art O’Neill Challenge. 60 km de route et de montagne qui refont vivre l’évasion légendaire d’Art O’Neill et de ses compagnons en 1592. So irish !
The Art O’Neill Challenge est une épreuve emblématique du calendrier de course à pied irlandais alliant endurance, navigation et… Histoire avec un grand H. Vendredi 16 janvier au soir, sous une bruine froide et une température autour de 0 degrés, 200 participants (marcheurs et coureurs) se sont présentés au Dublin Castle pour se confronter aux conditions dantesques du Art O’Neill Challenge, qui a d’abord été une marche commémorative dans les années 1950 avant de structurer sous forme d’évènement sportif. Mais quel événement célèbre ses quelques irréductibles prêts à tant d’efforts ?
| L’Histoire derrière la course
Le Art O’Neill Challenge a une valeur symbolique forte pour les irlandais, depuis longtemps confrontés à l’invasion anglaise (dont l’histoire remonte à… 1169). Le territoire de l’Irlande du Nord, toujours britannique, peut en témoigner. The Art O’Neill Challenge remonte à une page dramatique de l’histoire irlandaise de la fin du XVIᵉ siècle. Le 6 janvier 1592, Art O’Neill, son frère Henry et le chef gaélique Hugh Roe O’Donnell parviennent à s’évader de Dublin Castle, la forteresse du pouvoir anglais, après des années d’emprisonnement. La fuite se déroule en plein hiver, en pleine nuit, et les conditions sont terribles : froid extrême, neige et pluie battante.
Dès les premiers instants de leur liberté, les trois hommes se retrouvent en terrain hostile. Ils traversent des zones sauvages, progressant vers le sud de l’île et les montagnes de Wicklow. Alors que Henry finit par se séparer du groupe et retourner vers l’Ulster, Art et O’Donnell continuent vers Glenmalure, une vallée refuge dans les montagnes de Wicklow, alliée des clans irlandais. Malgré leurs efforts, Art O’Neill succombe des suites d’une hypothermie tandis que O’Donnell survit. Héros très populaire en Irlande, Hugh Roe O’Donnell a inspiré notamment Le Prince Donegal, film produit par Disney en 1966. La réussite de cette évasion, exceptionnelle à l’époque, symbolise la résistance face à la domination anglaise et reste gravée dans la mémoire collective. Plusieurs monuments commémoratifs ont été érigés le long de l’itinéraire historique pour marquer des lieux clés de ce périple.
| Une vraie course de vikings !
Bien avant que reproduire le parcours des fugitifs de 1592 ne devienne un événement sportif organisé, l’itinéraire (voir ci-dessous le tracé GPS du vainqueur 2026) attirait déjà des marcheurs désireux de retracer ce voyage historique. Des randonnées informelles le long de cette route se déroulent depuis les années 1950, rassemblant des passionnés d’histoire et de nature. La version moderne de l’événement commence officiellement en 2006, dans le cadre d’une collecte de fonds pour Stuart Mangan, un jeune rugbyman irlandais gravement blessé à l’époque. Très vite, la course a attiré des passionnés, au point de proposer aujourd’hui différents formats de course, pour les coureurs et les marcheurs.
Le départ a lieu au Dublin Castle, un des sites les plus importants de la ville. La course se déroule chaque janvier, de nuit, ce qui ajoute une dimension supplémentaire de mystère mais surtout de difficulté une fois la ville laissée derrière. Le tracé se fait d’abord sur routes pavées en début d’étape puis devient accidenté dès l’entrée dans les montagnes de Wicklow. Le vainqueur de cette édition 2026, Andrew Tees, a terminé l’épreuve en 6h13’14, devançant de 40 minutes son poursuivant Sean Meehan et bravant la difficulté de devoir s’orienter seul dans un environnement froid, humide, glissant, obscur, venteux… Autant dire que l’arrivée à Glenmalure est célébrée comme il se doit.

Fidèle à la tradition anglo-saxonne, Art O’Neill Challenge soutient l’association de bénévoles Dublin & Wicklow Mountain Rescue Team. Depuis plusieurs années, l’organisation et l’intégralité des fonds collectés sont dédiés à ce service de secours volontaire, essentiel pour des opérations de sauvetage en zones montagneuses où l’accès est difficile.
| Darkside from Irland
Les rares témoignages de participants que l’on peut trouver sur la toile illustrent toute l’intensité de l’Art O’Neill Challenge. Commencer l’épreuve à minuit, dans le froid irlandais de janvier, depuis Dublin Castle laisse déjà augurer de la suite… Les conditions sont loin d’être idéales au moment de rentrer dans la montagne irlandaise au sud de la capitale. Loin de l’image que l’on a de l’île, réputée pour ses couleurs et son sens de l’accueil ! Humidité, froid, vent, neige, obscurité : tout est réuni pour passer un moment bien chaotique. Si il ne culmine pas très haut (925 mètres), le massif de Wicklow est réputé pour ses vallées difficiles d’accès. Pas pour rien que les fugitifs avaient visé ce territoire spécifique pour échapper à l’ennemi.
Nombreux sont les coureurs ou les marcheurs qui racontent les moments de doute vécus dans la montagne, où la fatigue, la nuit et le terrain rendent chaque pas plus ardu. Heureusement, la solidarité est de mise entre les participants sur cette course, notamment pour retrouver leur route dans les sentiers enneigés. « Il y a un moment, dans l’obscurité des collines, où l’on se demande s’il faut continuer, tandis que la neige vous fouette le visage » a-t-on pu lire sur une publication de la course. Sur YouTube, on trouve de nombreuses vidéos amateures qui permettent de prendre la mesure de la course et de son atmosphère… très sombre.

Charles-Emmanuel PEAN
Journaliste