Unijambiste, Pierre Borgella termine les 70 km du Marathon des Sables : « Je n’aurais jamais pensé faire ça »
Du 23 au 26 juin 2025, Pierre Borgella a participé au Marathon des Sables Cappadoce en Turquie. Après son amputation de la hanche à la suite d’un accident de la route, marcher plus d’un kilomètre relevait de l’impossible. Cinq ans plus tard, il traverse 70 km de désert en béquilles. Loin de toute démonstration, c’est dans la simplicité que son défi prend toute sa force.
Alors qu’il n’a que 19 ans, Pierre Borgella est violemment percuté en scooter par un chauffard alcoolisé. Plongé dans le coma pendant un mois, il subit d’abord une amputation au niveau du genou, avant que des complications n’entraînent une nouvelle intervention, plus radicale : amputer jusqu’à la hanche. « Le médecin m’a dit que je ne pourrais pas marcher plus d’un kilomètre. Il avait été ultra-pessimiste, se souvient-il. « J’étais dans mon lit d’hôpital, je n’avais vraiment pas envie d’aller au centre de rééducation, j’étais démoralisé ». Petit à petit, grâce à une équipe de kinés investis, Pierre retrouve l’envie. Il reprend la natation, le vélo, la marche, puis découvre le crossfit. Son corps se reconstruit et son mental aussi.
En septembre 2025, à 22 ans, le jeune homme originaire de Bagnères-de-Bigorre a besoin d’un nouvel objectif : « Je ne me sentais pas bien à cette période, il me manquait un but. Le Marathon des Sables me faisait rêver depuis longtemps, je me suis dit que c’était le moment ou jamais ». Choisir une des courses les plus dures du monde pour commencer, c’est audacieux. Il aurait pu choisir plus simple, mais il a préféré le sable, la chaleur, et un format en autonomie, où chacun porte son matériel et sa nourriture.

| Un an de préparation
La préparation physique commence un an plus tôt. Pour un valide, elle est déjà exigeante. Mais lorsque l’on avance sans prothèse avec deux béquilles, chaque détail logistique devient crucial : « Toute la recherche autour des béquilles, du confort, du sac à dos… c’était un vrai casse-tête. J’ai été suivi par un pôle de recherche et développement spécialisé dans le parasport à Paris. Rien que pour trouver mes béquilles, ça a pris près d’un an. L’objectif, c’était de limiter la douleur des brûlures et d’éviter les tendinites aux épaules ». Les 5 premiers mois de sa préparation physique ont été essentiellement concentrés sur le renforcement de ses épaules, ses avant-bras et son cou pour éviter tout risque de blessures. À partir de janvier, les deux cousins ont commencé les sorties en altitude : « Comme on est des Hautes-Pyrénées, on a tout fait en montagne chez ma grand-mère, on s’envoyait beaucoup de D+ ».
« Pour trouver mes béquilles, ça a pris près d’un an. L’objectif, c’était de limiter la douleur des brûlures et d’éviter les tendinites aux épaules ».
Pierre Borgella
| Une épreuve intransigeante
Le 23 juin 2025, au départ du Marathon des Sables Cappadoce, les deux garçons sont confiants. Mais très vite, le désert turc impose ses règles. Pierre raconte : « Il faisait entre 40 et 45 degrés. La transpiration m’a donné des ampoules au pied très rapidement. Avec les frottements, j’ai eu les mains remplies de cloques dès le 10e kilomètre. C’est ce qui m’a le plus freiné, ça m’a mis un gros coup au moral ». Le sportif avait pourtant un équipement optimisé : « J’avais des béquilles en carbone très légères. Avec le centre, on a confectionné des poignées en plastique thermoformé. Il y avait l’empreinte de mes mains sur les supports pour éviter que je bouge. Ça a fonctionné sur mes sorties en montagne, mais pas dans le désert. »
Aux aléas physiques s’ajoutent ceux du terrain. Cappadoce est une région aride aux paysages rocheux et poussiéreux uniques : « J’avais pris des pieds de béquilles un peu plus gros que la moyenne, pour éviter de m’enfoncer. Finalement il y avait très peu de sable. La surface était parfois glissante, il fallait faire attention où je posais mon pied et mes béquilles. C’est une analyse constante qui est très énergivore ». Pierre doit également apprendre à ajuster la pression sur sa jambe valide. Sans prothèse, c’est elle qui absorbe tout : « Il faut que je dose. Je fais du sport intensif, mais c’est risqué pour ma jambe, j’ai déjà de l’arthrose précoce. Je suis un peu tête brûlée, j’ai du mal à me raisonner ».
| « Je n’ai rien vu du paysage »
Se raisonner, Pierre a appris à le faire dès le deuxième jour de l’épreuve. À bout de force, rempli d’ampoules et de cloques et souffrant de la chaleur, le coureur a fait le choix de raccourcir le format. Initialement partis pour 100 km, les deux jeunes hommes ont baissé le compteur à 70 km : « Je n’ai pas profité de la première étape. On a parcouru 25 km et environ 900 m D+, et je n’ai rien vu du paysage. J’étais bougon, la tête baissée, ça n’a pas dû être facile pour mon cousin. Je n’arrivais pas à me sortir de ce schéma négatif. On a donc décidé d’emprunter un itinéraire plus court le deuxième jour pour prendre notre temps, lever la tête, regarder les paysages, et se faire plaisir. »
Pierre et Léo ne regrettent pas ce choix. Au lieu des 40 km prévus, ils terminent la deuxième étape en 20 km. Après une journée de repos au camp, ils reprennent leur route pour la troisième étape : « C’était la dernière course du séjour. On a couru 13 km sur 25. Je voulais prouver à Léo et à moi qu’on allait y arriver. On a aussi accéléré parce qu’à l’intérieur des canyons, il faisait extrêmement chaud, on voulait vite en sortir. Ça a été une prise de risque, les trois derniers kilomètres, je faisais des petits malaises parce que j’avais accumulé trop de chaleur. Je manquais plusieurs fois de chuter, j’étais clairement en hypoglycémie. »
À 23 ans, Pierre termine ce bras de fer de 70 km aux côtés de son cousin Léo. Accueillis en héros, ils auront mis, en tout, 16h50.

- Étape 1 : 25,8 km, 806 mD+ : 5h17
- Étape 2 : 20 km, 622 mD+ : 6h34
- Étape 3 : 26,2 km, 791 mD+ : 4h40
| « Le chemin est beau »
Son arrivée fait le tour des réseaux sociaux, acclamé par les autres participants admiratifs de sa résilience. Quelques semaines plus tard, Pierre témoigne tout de même d’un goût amer : « Je suis un peu déçu de ne pas avoir bouclé les 100 km, mais je suis fier de moi ». Visiblement, le sportif n’est jamais rassasié. Il espère tout de même que son exploit inspirera les jeunes dans sa situation : « Quand j’étais à l’hôpital, j’aurais aimé voir un unijambiste faire 70 km dans le désert, je me serais dit que rien n’était perdu ». Il pose un silence et ajoute « Quand j’y pense, jamais je n’aurais pensé réaliser une telle performance alors que 5 ans en arrière, j’étais dans le coma. Le chemin est beau. »
« Quand j’étais à l’hôpital, j’aurais aimé voir un unijambiste faire 70 km dans le désert, je me serais dit que rien n’était perdu. »
Pierre Borgella
Humble et ambitieux, Pierre consacrera son année prochaine au sport, en essayant de se mettre à la course sur route. Il veut « voir jusqu’où son corps peut courir sans s’arrêter », en toute sérénité.

La rédaction