Antoine Pihen, un pas après l’autre
Ancien toxicomane, Antoine Pihen a trouvé la force de la rédemption dans un long voyage à vélo entre la France, le Portugal et l’Espagne, à la découverte de lui-même et d’un autre futur que celui tracé par les drogues dures. Le 8 mars dernier, le Lillois a participé au semi-marathon de Paris pour continuer à se prouver des choses. Après avoir (com)battu l’addiction, il nous parle de cette nouvelle liberté. En toute franchise, comme celle qu’il montre sur les réseaux sociaux.
✓ Marathons.com l’a rencontré le lendemain du semi-marathon de Paris. Les jambes un peu raides mais heureux d’en être là aujourd’hui, Antoine a remis des mots sur cette aventure.
C’est en naviguant sur la toile que nous avons découvert l’histoire d’Antoine Pihen, ancien toxicomane repenti. Le natif de Lille parle avec tellement de franchise de son « ancienne » vie et du bonheur vécu durant son voyage que l’on est comme aspiré dans son histoire. Des milliers de personnes ont été touchées par ses témoignages.
Antoine Pihen a longtemps mené une vie marquée par des fortes addictions, qui l’ont « accompagné » pendant près de deux décennies. Après une rechute brutale en 2025 où il a cru « perdre la vie« , il décide de dire stop et prend son vélo en octobre 2025 avec une idée simple : partir et se (re)découvrir. Depuis, il a traversé la France, le Portugal et l’Espagne à vélo. Son défi dépasse largement la performance sportive : Antoine a eu le courage de partir pour mieux revenir. Il parle aujourd’hui avec gourmandise de cette nouvelle liberté. Sur les routes, entre pluie, fatigue et rencontres, il a documenté sur son compte instagram, garanti sans filtre, cette transformation, fédérant une communauté autour de son parcours. Un parcours que l’on a envie de saluer et de mettre en avant, car rempli de résilience. La vraie, pas celle des salons.
| Avant de remonter le temps et d’évoquer votre histoire récente, commençons par ce semi-marathon de Paris. Comment s’est passé la course ?
J’avais déjà couru un semi-marathon seul, mais en 2h30 environ. Là, c’était complètement différent. Je me suis mis à courir assez récemment, en janvier. J’étais rentré passer du temps avec ma mère, avec qui je suis très proche, et je me suis retrouvé avec beaucoup de temps libre. J’ai toujours été quelqu’un de très actif, autant physiquement que mentalement, donc j’avais besoin de bouger. C’est comme ça que la course est arrivée. Je gardais aussi un très bon souvenir d’un 10 km que j’avais couru il y a 15 ans. J’avais craqué au 8ème kilomètre, mais j’avais été marqué par la solidarité : des gens m’avaient encouragé, soutenu physiquement. J’avais envie de retrouver ça.
Et puis, dans mon projet de vie actuel, participer à ce type d’événement peut aussi m’aider à créer des opportunités, à donner de la visibilité à ce que je fais. Au final, je me suis lancé avec très peu d’entraînement. J’ai couru 5 km deux jours avant, et c’est tout. J’ai été très surpris à l’arrivée. Je visais 1h45, et j’ai fait 1h44’30, sans vraiment regarder mon chrono. J’étais concentré sur mes sensations, sur ma respiration. Ça montre à quel point le mental et le corps sont liés. Quand on est aligné, le corps suit.

| Un super chrono, on dirait que le voyage en vélo vous a mis en forme…
Oui, clairement, le vélo m’a construit physiquement. Pendant la course, j’ai vite senti une douleur à la jambe, mais rien d’alarmant. Le vrai défi, ça a été la respiration. J’ai fait une crise d’asthme à partir du 8ème kilomètre, que j’ai dû gérer jusqu’à l’arrivée. J’ai appris à m’écouter : je ralentissais, je reprenais, et surtout je surveillais ma fréquence cardiaque pour rester sous les 175 battements par minute. Ça m’a permis de tenir. Il y a eu un moment difficile dans un tunnel vers le 18ème ou 19ème kilomètre. Là, j’ai dû marcher une trentaine de secondes pour reprendre mon souffle. Et ensuite, j’ai pu repartir et accélérer sur la fin. Mentalement, j’étais porté.
Je pensais à ma nièce qui m’avait donné un bracelet, à ma famille, et aussi à toutes les personnes qui me suivent. J’avais envie de montrer qu’en quelques mois, on peut transformer énormément de choses. Sur le dernier kilomètre, j’ai « bombardé« , je doublais beaucoup de coureurs. Le fait de dépasser donne une énergie incroyable. On sent vraiment que le corps répond au mental.
| Pouvez-vous nous parler de votre désintoxication ?
Ce n’est pas simple. J’ai été addict au crack, à la cocaïne et à l’alcool pendant 20 ans. Le plus difficile, c’est de casser les habitudes, les automatismes. Pour moi, l’addiction est une maladie, mais une maladie dans laquelle on s’est engagé soi-même. À un moment, il faut assumer et décider d’en sortir. Je ne dirais pas que je suis fier de m’en être sorti. Je suis surtout content. Content d’avancer, et content de pouvoir donner de l’espoir à d’autres.
Pendant des années, mes parents ont souffert sans comprendre. Aujourd’hui, ma motivation, c’est aussi de leur apporter de la sérénité. Quand on a reçu autant d’amour, il y a un moment où il faut la rendre, à sa manière. Je suis fier de ce que j’ai entrepris et réussi depuis près de 5 mois. Le trajet entre Barcelone et Vigo en huit jours était un gros défi. Se lancer dans l’organisation d’un nouvel an solidaire aussi. On était 50 personnes et il a fallu tout planifier. Un moment incroyable.
Et au delà de cette fierté, je suis heureux de pouvoir aider et donner de l’espoir à travers mon histoire.
Je ne dirais pas que je suis fier de m’en être sorti. Je suis surtout content. Content d’avancer, et content de pouvoir donner de l’espoir à d’autres.
Antoine Pihen
| Qu’est-ce qui fait que vous ne rechuterez pas ?
Aujourd’hui, ce qui me protège, c’est l’amour que j’ai pour moi-même. C’est quelque chose que je n’avais pas avant. Maintenant, je m’accepte tel que je suis, et je n’ai plus envie de redevenir la personne que j’étais. S’aimer, c’est essentiel. C’est ce qui permet ensuite d’être bien avec les autres.
| Vous parlez avec affection de vos parents…
Oui, énormément. Déjà parce que ça été un choc terrible pour eux de me voir comme ça. Ma mère a toujours été très présente. Mon père, lui, voyageait beaucoup quand j’étais enfant. Mais ces derniers temps, on s’est énormément rapprochés. Quand je lui ai parlé de mon addiction, j’avais peur de sa réaction. Finalement, ça a été tout l’inverse. Ça a été un moment très fort. Aujourd’hui, je comprends mieux les mécanismes de l’addiction. Ce n’est pas une question de faiblesse. Il y a des choses qui nous dépassent, des chemins qu’on emprunte sans vraiment comprendre pourquoi. L’important, c’est de réussir à en sortir.
| Aujourd’hui vous arrivez à envisager le futur autrement ?
Oui, complètement. Le 100 pour 100 clean, je l’aime de ouf ! Aujourd’hui, je me sens aligné avec qui je suis. Et ça, ça change tout. Je n’ai plus envie de revenir en arrière. J’ai aussi pris conscience de l’impact de certaines habitudes sur mon corps, notamment sur la mémoire et la clarté mentale. Aujourd’hui, j’ai envie de m’exprimer pleinement, d’aller au bout de ce que je ressens. Je sens que j’ai des choses à transmettre.
| Pour aller dans ce sens, avez-vous déjà eu des contacts avec des associations pour envisager « l’après » ?
Pas directement pour l’instant. Je suis encore dans une phase très personnelle, centrée sur le voyage. Mais j’échange beaucoup avec des personnes qui traversent des difficultés. Et j’imagine, à terme, des projets pour accompagner des gens à travers le mouvement, le voyage, le sport. Par exemple, partir avec quelqu’un en reconstruction, pédaler ensemble, avancer ensemble. Créer du lien par l’action. Je réfléchis, je prends le temps.
| Vous témoignez d’avoir réussi à emmener des gens dans ce défi…
Oui, et c’est probablement ce qui me touche le plus. Une personne que j’ai rencontrée, qui était en difficulté avec une addiction, a complètement changé de trajectoire. Elle a arrêté l’alcool, elle s’en sort. C’est ça qui donne du sens à tout ce que je fais. Je ne veux pas faire de la prévention classique. Je préfère montrer, par l’exemple, que c’est possible. Chacun a son chemin, mais voir quelqu’un avancer peut déclencher quelque chose.
| Qu’avez-vous découvert sur vous-même lors de ce voyage à vélo ?
Énormément de choses. J’ai compris que mon cerveau n’était pas un problème (ndlr, Antoine a été reconnu TDAH) mais une force. Avant, j’essayais de le faire taire. Aujourd’hui, je l’accepte. C’est un moteur puissant. Il me pousse à créer, à avancer, à organiser, à rencontrer des gens, à relever des défis. En quelques mois, j’ai vécu des expériences très fortes : organiser un événement solidaire, traverser des pays à vélo, rencontrer des spécialistes… Tout ça seul. Aujourd’hui, je canalise cette énergie. Je laisse mon esprit fonctionner, et je m’appuie dessus. Résultat : je concrétise beaucoup plus de choses qu’avant.
| Racontez-nous cet épisode du match Celta Vigo – Lille en janvier…
Je suis supporter lillois et quand j’ai vu qu’il y avait ce match à Vigo et qu’un pote se déplaçait, je n’ai pas hésité longtemps, je me suis lancé. J’ai d’abord écrit au club pour leur raconter un peu mon histoire et essayer de faire quelque chose. Ils ont mis du temps à me répondre, je n’y croyais même plus mais on a finalement fait quelque chose, c’était super de leur part. D’autant, et ça a été une bonne surprise pour moi, ils n’ont absolument pas voulu cacher mon histoire ou l’édulcorer.
Le LOSC a été super, ça a été le premier média à mettre en avant mon histoire finalement. Et bien sûr le trajet en neuf jours reste un souvenir mémorable, avec plus de 120 kilomètres par jour de moyenne. Se loger, se nourrir, monter/démonter la tente tous les jours… Ça a été très dur, d’autant que la météo n’était vraiment pas bonne. Mais aujourd’hui je ne garde que les bons souvenirs et ce voyage m’a donné une force incroyable, je ne l’oublierai jamais.
| Sur Instagram, vous avez partagé beaucoup de photos de paysages. Qu’est-ce vous a amené la nature pendant tout ce voyage ?
La nature m’a énormément apporté. Même dans les journées difficiles, et il y en a eu car entre la France, le Portugal et l’Espagne j’ai eu énormément de pluie et de brouillard. Mais il y a toujours quelque chose de beau dans une journée : une lumière, un paysage, un animal… Et quand on avance grâce à son propre corps, tout prend une autre dimension. Arriver quelque part après des heures d’effort, ce n’est pas la même sensation que d’y arriver en voiture. C’est beaucoup plus intense, plus vivant. La nature m’a aussi appris la patience, l’humilité, et la gratitude. Un oiseau qui vole avec toi pendant 20 secondes, c’est un cadeau incroyable.
| Vous semblez rayonner…
Je pense que oui. Depuis que je suis sur cette voie, je ressens beaucoup plus de choses positives autour de moi. Les rencontres, les sourires, les échanges… Quand on est bien intérieurement, ça se reflète à l’extérieur. Ce que je recherche dans les prochaines années, ce n’est pas à devenir riche mais à pouvoir continuer à faire ce que je fais actuellement.

Charles-Emmanuel PEAN
Journaliste