Dean Karnazes, ultramarathon man © Ben Jones

Dean Karnazes, ultramarathon man

Interview
05/04/2026 14:01

Depuis plus de 30 ans, l’Américain Dean Karnazes vit son rêve. Celui de courir à n’en plus finir en repoussant constamment les limites de l’endurance, physiques et mentales. Le coureur d’origine grec était fin mars en Italie dans le cadre du Championnat du monde d’ultramarathon GOMU. Avec un objectif : « Pas de chrono, juste du plaisir ».


Les amoureux de distances ultra le connaissent for sure. Dean Karnazes a couru dans le désert, dans le froid de l’arctique, a couru 50 marathons en 50 jours dans les 50 états américains (2006), a le record de la plus longue distance courue non stop (563,27 km, sans dormir, en 80 heures et 44 minutes). Avec lui les chiffres sont ébouriffants, toujours. Notamment vainqueur de la Badwater 135 (photo ci-dessus) en 2003 et 2004, l’américain d’origine grec a consacré sa vie à la course à pied. Depuis 1992 et une fameuse nuit fondatrice à San Francisco, Dean court. Avant cette date, le californien de naissance est cadre dans une grande entreprise. Il vit de manière confortable. Mais il lui manque quelque chose.

Ainsi, ce soir-là, alors qu’il fête ses 30 ans entouré de ses amis, Dean décide de quitter la soirée d’anniversaire pour courir toute la nuit. Seul dans la nuit, sous le ciel étoilé, Dean décide que rien ne sera comme avant. Fini la vie de cadre commercial, avec tout le confort matériel qui va avec. Le trentenaire a désormais envie de sentir la vie. Dans les mois qui suivent cette nuit, c’est une rencontre avec deux coureurs longue distance qui fera basculer définitivement sa pratique vers l’ultra.

De nombreux reportages ou documentaires sont disponibles sur la toile. Le plus connu est sans doute UltraMarathon Man : 50 Marathons – 50 states – 50 days, sorti en 2006, du réalisateur JB Benna. On y voit Dean Karnazes, auteur du best seller Ultramarathon Man: Confessions of an All-Night Runner (2005), surfer sur sa vague et emmener avec lui de nombreux coureurs dans ce défi à la taille des États-Unis. Cette vague va l’emmener loin, jusqu’à être l’invité du Late Show, ce célèbre programme animé par le truculent David Letterman. Nous sommes le 24 octobre 2007, cette séquence mythique immortalise la renommée du coureur.

Miniature de la vidéo

Dean n’est pas rassasié. Il est toujours aussi passionné et continue de courir aux 4 coins du globe. Depuis le début de l’année 2026, l’ultra marathonien a couru au Portugal, en Grèce et donc en Italie, où la rédaction de Marathons.com l’a rencontré la veille du départ de la course. 

Il nous a parlé de sa passion, de son envie de continuer à courir et de la Grèce, son pays d’origine dont il est si fier. Un pays dont l’Histoire l’a étrangement façonné. L’âme de Philippides s’est réincarnée en Dean! Car si il existe la légende de Philippides, soldat athénien connu pour avoir couru entre la ville de Marathon et Athènes et annoncer la victoire de son peuple, il existe une deuxième version de la légende, selon l’historien grec Hérodote (484 av. JC – 425 av. JC), dans laquelle Philippides serait mort après avoir parcouru la distance de 250 kilomètres en 36 heures. Sa course pour demander de l’aide entre Athènes et Sparte est depuis 1983 célébrée par l’épreuve du Spartathlon, à laquelle a déjà participé Dean bien sûr. Sa passion pour la Grèce est au centre de son dernier livre, paru en 2016 : The Road to Sparta: Reliving the Epic Run of the Ancient Messenger Pheidippides

Dean Karnazes, avant le départ des 12 heures. © Cinisello Balsamo Running Festival

| Comment vous sentez-vous juste avant le départ de cette course ?

Un peu fatigué à cause du voyage. C’était un long déplacement, mais je suis toujours capable de trouver ou retrouver de l’énergie si j’en ai besoin. Et je suis heureux d’être ici pour la course. Un nouvel endroit. Je suis déjà venu à Milan par la passé mais jamais dans cette zone de la ville (ndlr, Cinisello Balsamo est un quartier au nord de Milan). Je suis allé à Rome, je suis allé à Venise, Cortina, plusieurs fois. Un de mes amis était responsable de The North Face en Italie, et il était basé à Monte Colonna. C’est un pays que j’apprécie.

| On a entendu que vous ne regardez pas toujours votre montre en courant. Ce week-end à Cinisello Balsamo, que ferez-vous ?

Pas de montre. Juste le corps. C’est pour le plaisir. Ce n’est pas une course objectif pour moi. C’est quelque chose à apprécier. Les autres coureurs apprécient que je sois ici et je veux les soutenir.

| Vous semblez être un homme simple, vivant une vie simple, sur une terre simple, avec des gens simples.

Merci. Je pense que je réalise de plus en plus que je suis en affinité avec toutes ces personnes ici. Parce que courir en rond pendant 48 heures, c’est ennuyeux. Les gens viennent du monde entier, donc il y a cette communauté de personnes qui ont le même état d’esprit, mais ce n’est pas un état d’esprit courant. Donc il y a quelque chose dans la mentalité de ces gens, nous avons un lien, vous voyez ce que je veux dire ? Oui, oui, oui, bien sûr.

| Cela fait maintenant plus de 30 ans que votre aventure a commencé en ultra-marathon. Qu’est-ce qui vous pousse encore aujourd’hui ?

J’aime toujours courir, tout simplement ! C’est une motivation interne parfois difficile à décrire. Courir est toujours une forme de libération pour moi. Cela me donne un sentiment de liberté inégalable. Cela me fait me sentir régénéré quand je cours. Courir est quelque chose de si simple, n’est-ce pas ? C’est juste vous et le dehors. La vie moderne apparait parfois tellement compliquée aujourd’hui pour tout le monde. Faire quelque chose de simple vous fait vous sentir vivant à nouveau. Est-ce que cela répond à votre question ?

| Tout à fait. La vague Ultra actuelle ne viendrait-elle pas en contraste à cette vie moderne dont vous parlez, qui semble endormir nos esprits ?

C’est tout à fait juste. Il y a un tel contraste. Parfois, des gens me disent, surtout des jeunes : « Courir, n’est-ce pas ennuyeux ? » La vie peut être difficile et pour autant il faut avancer, progresser. La course à pied est une métaphore de la vie, c’est pour ça que je l’aime tant. La vie n’est pas ennuyeuse et je veux être en contact avec moi-même. J’ai tendance à penser que beaucoup trop de gens vivent dans une grotte. Je veux dire qu’ils réagissent simplement aux événements tout au long de la journée. Quelle fatigue. Quand vous courez un ultra-marathon, vous avez un seul objectif pendant peut-être 24 heures, peut-être 48 heures. Vous avez une seule pensée. Je pense que c’est purifiant.

| Vous décrivez souvent un état proche du zen, et vous dites que courir est plus un voyage intérieur qu’extérieur. Pourquoi pensez-vous que l’ultra-marathon est si introspectif ?

D’abord, courir est difficile, donc vous devez déjà faire quelque chose qui n’est pas facile. Vous devez dépasser votre résistance à vouloir vous arrêter. Vous vous testez constamment. Vous êtes aussi libre. Quand vous courez, vous pouvez écoutez de la musique, des livres audio. Mais si vous voulez simplement vous écouter vous-même, votre propre battement de cœur, vous pouvez aller courir et vous avez une sensation de qui vous êtes. Nous apprenons qui nous sommes. Pas en étant assis sur un canapé à manger une pizza, n’est-ce pas ? Mais en allant courir et repousser ses propres limites, on apprend.

« Si vous voulez simplement vous écouter vous-même, votre propre battement de cœur, vous pouvez aller courir et vous avez une sensation de qui vous êtes. »

Dean Karnazes

| Avez-vous atteint quelque chose ou êtes-vous toujours en train de chercher ?

Je pense que c’est un voyage. On n’arrive jamais à destination. Et à mesure que je deviens plus mature, disons le, plus âgé, le défi est de continuer à courir des centaines de kilomètres. C’est donc un nouveau défi. Vous n’avez pas besoin de courir des ultra-marathons. Cela peut être simplement un 10 km pour tester vos limites. Mais je pense qu’en courant, nous explorons ce dont nous sommes capables.

Dean à l’arrivée de la Western States 100 en 2003 © Ben Jones

| Y a-t-il une émotion que la course vous procure et que vous souhaitez revivre ?

La souffrance. Oui. Il y a une citation dans mon livre Run! : « Il y a de la magie dans la misère ». Je ne peux pas l’expliquer. Quand vous souffrez, ce sont les meilleurs moments de votre vie. Quand je repense aux souvenirs de ces grandes courses, ce n’est pas l’arrivée, c’est quand je suis seul en montagne, malade, en train de vomir, avec les muscles douloureux. Et j’adore ça. Il y a quelque chose dans la souffrance qui vous fait vous sentir tellement vivant.

| À quoi ressemble votre entraînement quotidien aujourd’hui ?

Mon entraînement est adapté à mes capacités physiques et à mon age. Avant, je courais peut-être toujours 100, peut-être 200 kilomètres par semaine, et maintenant mon corps ne peut plus supporter ce volume de base. Donc j’ai changé. Je fais beaucoup plus de HIIT, beaucoup plus de renforcement musculaire en salle, en essayant de conditionner mes muscles. Donc moins d’impact, et plus de vélo d’appartement. Quand je cours, souvent je préfère courir sur des sentiers. C’est plus doux. Donc je change et je m’adapte à mesure que mon corps change. C’est sûr.

| Avez-vous encore des rêves ?

Beaucoup.

| Pouvez-vous nous en partager un ?

C’est quelque chose de difficile à partager parfois. Ma partenaire l’a entendu tellement de fois, mais j’essaie de planifier un voyage du point le plus bas sur Terre au point le plus haut sur Terre. Il y a cette course, la Badwater Ocean Marathon en Californie, qui va du point le plus bas de l’hémisphère occidental au point le plus haut des États-Unis contigus. Et je me suis dit, vous savez, est-ce que vous pourriez faire ça à l’échelle mondiale ? Donc la course irait de la mer Morte en Jordanie jusqu’au mont Everest. Et quand je dis courir, je veux dire courir jusqu’à Katmandou, puis peut-être courir jusqu’au camp de base, puis marcher jusqu’au sommet du mont Everest. Mais c’est le rêve que j’ai. Et c’est un rêve très compliqué. Oui, à organiser. Très compliqué à organiser. Vous savez, la route la plus directe passe par l’Iran et l’Irak. Et vous savez, en ce moment, il y a la guerre. Les citoyens américains, ils ne peuvent pas… Donc peut-être 2029, peut-être 2030. Mais je vais continuer à rêver jusqu’à ce que je…

| Avez-vous quelque chose en tête après le dernier livre sur la Grèce ?

Je prévois d’écrire un autre livre. J’aime écrire et lire. Et maintenant cela fait 12 ans que… ça me vient. Ça me vient. C’est quelque chose de très beau. Il y a quelque chose qui vous remplit. Une idée qui arrive. Je me souviens de cet homme grec, quand il a pris un travail avec un Anglais riche, il a dit : “tu joues du bouzouki pour moi”. Et il a répondu : « Non, je ne joue pas du bouzouki, c’est le bouzouki qui me dit quand jouer ». Je ne joue pas, ça vient à moi. Vous savez, vous êtes écrivain. Les idées viennent, et une fois qu’elles sont formées, pas de problème. Et c’est comme un grain de sable. Il entre dans l’huître et devient une perle. Oui. Donc le grain de sable est là, mais ce n’est pas encore la perle. Les livres sont plus difficiles aujourd’hui. Les gens ne lisent plus. Avant, je marchais et dans une rue, vous voyiez peut-être la moitié des gens lire. Aujourd’hui, vous voyez quoi ? Une ou deux personnes, et tous les autres ont un écran.

| Quel message voulez-vous transmettre à la jeune génération ?

Je pense que, oui, le message c’est que vous n’avez pas besoin d’aller vite. Vous devez juste avancer. Ne vous comparez pas aux autres. Soyez simplement la meilleure version de vous-même. Trouvez le meilleur en vous et soyez à la hauteur de votre potentiel. Je pense que le plus grand péché dans la vie est de ne pas réaliser son plein potentiel. Nous ne serons pas tous Albert Einstein, mais nous pouvons être la meilleure personne que nous sommes capables d’être. Et je pense qu’une fois que vous atteignez votre potentiel, vous ressentez un accomplissement intérieur.

Pour aller plus loin, les livres écrits par Dean Karnazes

– Ultramarathon Man : Confessions of an All-Night Runner – 2005
– 50/50 : Secrets I Learned Running 50 Marathons in 50 Days, and How You Too Can Achieve Super Endurance – 2008
– Run! : 26.2 Stories of Blisters and Bliss – 2010
– The Road to Sparta : Reliving the Epic Run of the Ancient Messenger Pheidippides – 2016


Charles-Emmanuel PEAN

Charles-Emmanuel PEAN
Journaliste

Dernières news
L'édition 2026 du Marathon du Golfe de Saint-Tropez a couronné Wilfred Kiplangat en 2h22’47 et Monica Jeptoo en 2h44’46.
29/03/2026 Marathon du Golfe de Saint-Tropez : Wilfred Kiplangat et Monica Jeptoo triomphent
Equipement
Marathon du Golfe de Saint-Tropez : Wilfred Kiplangat et Monica Jeptoo triomphent
Semi-Marathon de Berlin : Étienne Daguinos s’invite à la table des très grands
29/03/2026 Semi-Marathon de Berlin : Etienne Daguinos s’invite à la table des très grands
Semi-Marathon
Semi-Marathon de Berlin : Etienne Daguinos s’invite à la table des très grands
Ce 28 mars, l’association Sine Qua Non célébrait la 8e édition de cette course, visant à « piétiner les violences sexistes et sexuelles ».
29/03/2026 10 000 silhouettes violettes ont « piétiné les violences faites aux femmes » lors de la Sine Qua Non Run
10 km
10 000 silhouettes violettes ont « piétiné les violences faites aux femmes » lors de la Sine Qua Non Run
Voir plus