Interview avec Victoria Negri, réalisatrice du futur film ULTRA
Victoria Negri prévoit de lancer la production en 2026 du film de fiction Ultra, dont le rôle principal reviendra à Shailene Woodley (Big Little Lies, The Descendants…). Elle-même coureuse longue distance, la réalisatrice américaine a évoqué avec beaucoup d’intimité ce projet à Marathons.com.
C’est en feuilletant les nouvelles, entre actualités cinéma et running, que l’on est tombé sur cette discrète information : la préparation débuterait sur un film nommé Ultra, mêlant endurance extrême et introspection psychologique. Forcément matière à curiosité. Une recherche s’amorce et nous fait rapidement tomber sur Victoria Negri, auteure de plusieurs courts métrages et du long métrage Gold Star (2017, avec Robert Vaughn et Catherine Curtin), primé dans plusieurs festivals indépendants. Un élément émerge : la jeune réalisatrice new-yorkaise est elle-même une coureuse émérite, avec plusieurs courses longue distance à son actif.
Contactée, Victoria Negri accepte volontiers d’échanger à propos de ce futur film, dont nous livrons ci-dessous le synopsis, et de cette passion dévorante de la course à pied. Solaire, elle nous a livré assez de réflexions pour être déjà impatient de voir ce film sur écran géant. Et bonne nouvelle : « Le film doit sortir également en Europe ». Le récit se déroulera dans l’atmosphère irréelle de la Badwater 135, une des courses les plus exigeantes au monde. Choix de la réalisatrice. On a hâte.

➜ Synopsis du film Ultra
Alors qu’Eve (Shailene Woodley) affronte les éléments implacables et la pression physique et psychologique intense de la course, elle se retrouve poursuivie par un coureur inconnu, vêtu de blanc, qui réduit inexorablement l’écart entre eux à mesure qu’ils traversent le désert. En tentant de fuir cette présence menaçante, Eve est contrainte d’affronter les parts les plus sombres d’elle-même et de découvrir, au bout du compte, de quoi elle est réellement faite.
| Victoria, quand est-ce que le tournage de ce film débute ?
Avec toute l’équipe de production et de tournage, nous espérons tourner cette année. Tout dépend de la finalisation de plusieurs éléments : le développement, le financement, les plannings… Faire un film est extrêmement difficile. Il faut une armée de personnes, et énormément de choses doivent s’aligner parfaitement. Les étoiles doivent vraiment s’aligner. Comme la course a lieu en juillet dans la Death Valley, il ferait tout simplement trop chaud et ce serait dangereux de tourner à ce moment-là, surtout pour l’équipe.
Honnêtement, je pense que la coureuse (ndlr, Shailene Woodley) elle-même pourrait s’en sortir, mais l’équipe, les personnes qui portent des caméras, qui travaillent de longues heures dans une chaleur extrême, là, ça devient vraiment risqué. Nous pouvons compter sur le directeur de la Badwater, Chris Kostman. Il fait montre d’un soutien incroyable depuis le tout début.

Tu ne sauras jamais à quel point m’avoir invitée à Badwater a réellement changé ma vie. Je suis une meilleure personne grâce aux ultras. Merci pour toujours.
Victoria Negri à Chris Kostman, sur Instagram
| Vous êtes vous-même une coureuse accomplie. Pouvez-vous nous parler de la course à pied, qui a toujours été une grande passion pour vous ?
C’est en grandissant que la passion est venue car plus jeune, j’étais plutôt joueuse de football, et je n’aimais pas particulièrement courir au début. Aujourd’hui encore, je ne cours pas pour aller plus vite ou pour être compétitive. Des gens m’ont demandé si je voulais un coach ou des objectifs de performance, mais ce que j’ai découvert, c’est que ce que j’aime vraiment dans la course, c’est son aspect méditatif. Si je la transforme en quelque chose axée sur la performance, ça m’enlève toute la joie. Chacun est différent, mais pour moi, courir, c’est un espace de liberté mentale. J’ai couru récemment par un froid glacial, et même là, il y a des moments de beauté, voir un faucon passer juste devant moi, sentir l’odeur des cheminées au loin. On passe à côté de tout ça si on ne ralentit pas et si on n’est pas vraiment présent. La perte de mon père, lui même marathonien, a changé ma façon de voir les choses. La vie est courte. Même s’il a vécu jusqu’à 88 ans, son départ m’a profondément bouleversée. J’ai vraiment commencé à courir intensément durant la dernière année de la vie de mon père, après son AVC. Il avait été coureur toute sa vie, et le voir soudain incapable de bouger ou de faire ce qu’il aimait a déclenché quelque chose en moi. Il y avait de la colère, du chagrin, mais aussi une forme de célébration, la prise de conscience que la vie est courte et que je ne voulais pas la gaspiller.
Je courais pour lui, mais aussi pour moi. « Et si un jour je ne pouvais plus bouger ? » Je veux utiliser mon corps tant que je le peux. Il y a eu des sorties où je courais en pleurant. Une fois, quelqu’un s’est arrêté en voiture pour me demander si tout allait bien. La course vous amène dans des états émotionnels très profonds. Elle donne un sentiment de contrôle, puis vous apprend très vite que vous n’en avez aucun. Vous vous sentez forte, confiante dans votre allure, et soudain quelque chose se passe et tout change. La course longue distance m’a rappelé que j’étais forte émotionnellement et capable de traverser des choses difficiles, y compris la perte de mon père. Pendant mon 100 miles, je courais à trois heures du matin et j’ai commencé à lui parler. Je le sentais là, avec moi. La course crée des liens avec les gens, avec le monde. Je me sens incroyablement chanceuse d’avoir ça. Et j’ai toujours été attirée par les défis, et particulièrement par les grands défis.
| Combien d’ultras avez-vous couru ?
La Badwater Cape Fear était mon troisième et quatrième ultra-marathon. Avant ça, j’avais couru deux trails dans l’État de New York, tous deux des 50 miles. J’ai fait Badwater Cape Fear deux fois en prenant une année de pause à cause d’un festival de cinéma. C’est une course extrêmement difficile, principalement parce qu’une grande partie se déroule sur le sable. Quand la marée est basse et que le sable est dur, ça va encore, mais quand la marée monte, on court sur du sable meuble, et là c’est terrible. Au total, j’ai terminé quatre courses de 50 miles et deux de 100 miles. La plus récente était la Javelina 100 en octobre dernier, et c’était incroyable.
Cette course est entièrement axée sur la communauté, c’est littéralement une fête dans le désert qui dure toute la nuit. C’est un parcours en boucle, donc on repasse plusieurs fois au même endroit. Lors de la dernière boucle, quand on est à environ 80 miles, il y a des tentes partout, des gens qui encouragent, des jongleurs de feu, des performances… On est épuisé et on se demande : « Est-ce que j’hallucine ou est-ce que ça se passe vraiment ? ». Si quelqu’un m’avait dit, quand j’ai commencé à écrire Ultra, que je courrais un jour 100 miles, je ne l’aurais jamais cru. À l’époque, je n’avais fait que des marathons. Mon premier 50 miles était avant la pandémie, vers 2018 je pense.
| Confiance, patience, concentration et communauté : ce sont les mots que vous avez utilisez pour décrire votre premier 100 miles. L’ultra-trail serait-il une allégorie du 7ème art, qui exige lui aussi ces qualités ?
Absolument. La confiance, la patience, la concentration et la communauté sont aussi une allégorie du cinéma. J’ai commencé à écrire ce film en 2018, bien avant la pandémie. Il a fallu de la passion : découvrir cet univers, rencontrer des ultra-runners, courir moi-même des ultras et surtout de la confiance, celle que le projet finirait par voir le jour. Le cinéma comme la course exigent d’être présent. Il faut de l’espoir, croire à la ligne d’arrivée, mais si on n’est pas concentré sur l’instant, si on ne fait pas les choses pas à pas, on se laisse submerger.
Dans une course, on trébuche, on tombe. En cinéma, c’est pareil. Les parallèles sont infinis. C’est toujours un pas après l’autre, toujours avancer, et toujours une histoire de communauté, de l’idée initiale, aux producteurs, aux échanges comme celui-ci, jusqu’au moment où le film rencontre un public qui sera touché par ce qu’il raconte. Mon premier film, Gold Star, a été tourné avec un budget minuscule, dans la maison de mes parents, et il était librement inspiré d’événements survenus après l’AVC de mon père. Ultra peut sembler très différent en apparence, mais à bien des niveaux, c’est une évolution des mêmes thèmes : le deuil, la perte, et la manière dont on traverse et transforme ces émotions.

| La course à pied est quelque chose que votre père vous a transmis. Comment le cinéma est-il entré dans votre vie ?
Je vais au cinéma depuis que je suis enfant. Chaque week-end, ma famille allait voir au moins un film. Certains de mes meilleurs souvenirs se passent dans des salles de cinéma. Mon père était beaucoup plus âgé, donc j’ai été exposée à un large éventail de films auxquels les gens de mon âge n’avaient pas forcément accès. Il adorait tout ce qui touchait aux cow-boys, John Wayne, Clint Eastwood… Je me sens très chanceuse d’avoir grandi avec une culture cinématographique aussi riche.

Quand j’étais au lycée, Le Seigneur des Anneaux est sorti, et ces films ont littéralement changé ma vie. Ils m’ont donné envie d’être dans le cinéma, d’écrire des films, de faire des films. À l’époque, j’interprétais d’ailleurs ce désir comme une envie de jouer. Je ne comprenais pas encore ce que cela signifiait de réaliser ou d’être derrière la caméra.
Je suis allée à NYU (ndlr, une des meilleures écoles de cinéma américaine) pour étudier le jeu d’acteur, et après avoir obtenu mon diplôme, j’ai rapidement compris que je voulais être celle qui créait, qui racontait des histoires. J’avais tellement d’idées, je voulais être derrière la caméra. Cette transition a façonné ce que j’aime le plus aujourd’hui : travailler avec les acteurs. Je sais à quel point c’est courageux et vulnérable d’être acteur, et j’ai un immense respect pour ça. Le cinéma, c’est ma vie. La course à pied est devenue importante plus tard.
| Revenons à UItra. D’où vient l’idée de cette fiction, l’énergie de ce projet ?
Ce qui m’intéresse dans ce projet, c’est d’explorer la façon dont courir un ultra nous oblige à faire face aux parties les plus sombres de nous-mêmes, mais aussi aux plus belles. Je sais que le synopsis peut paraître sombre, et à bien des égards, c’est un thriller psychologique, mais c’est aussi un film profondément lumineux et plein d’espoir. Il parle de force intérieure, de la capacité à dépasser des parts de soi que l’on n’a pas forcément envie de regarder en face. Courir ces distances-là, et en particulier des ultras, force cette confrontation. C’est vraiment ce que j’ai le plus envie de partager avec le public : le contraste entre la lumière et l’obscurité, le noir et le blanc.
Artistiquement, je réfléchis constamment à la manière de traduire cela visuellement. Qu’est-ce qu’on voit derrière elle dans la nuit ? Est-ce le néant, ou des fragments du monde ? Nous avons testé différentes lampes frontales et lampes de ceinture : quelle est la qualité de la lumière qui émane de son corps ? Comment ses éléments réfléchissants interagissent-ils avec l’environnement ? Tout cela nourrit cette réflexion autour du noir et blanc, de la lumière et de l’obscurité.
« Je sais que le synopsis peut paraître sombre, et à bien des égards, c’est un thriller psychologique, mais c’est aussi un film profondément lumineux et plein d’espoir. Il parle de force intérieure, de la capacité à dépasser des parts de soi que l’on n’a pas forcément envie de regarder en face. »
Victoria Negri
| Comment comptez-vous représenter de manière authentique la course Badwater 135 ?
Nous tournerons dans la Death Valley, dans des conditions réelles. L’authenticité et la justesse sont extrêmement importantes pour moi. La première fois que j’ai vu la Death Valley, j’ai été totalement bouleversée par sa beauté. On l’imagine souvent comme un désert plat, mais elle est incroyablement variée : des dunes de sable, des formations rocheuses rouges, de vastes vallées. La course traverse trois chaînes de montagnes. C’est sauvage, et j’ai vraiment envie de montrer cela au monde. Ce qui m’a attirée sur la Badwater, c’est le symbolisme de la course. J’en ai entendu parler pour la première fois quand j’ai lu le livre Born to Run. Le fait que la course commence au point le plus bas sous le niveau de la mer et se termine sur une montagne m’a immédiatement frappée. Je me suis dit : « Là il y a une histoire ». C’est un voyage. C’est l’histoire ensuite d’un personnage qui sort de quelque chose d’extrêmement difficile pour arriver ailleurs, physiquement et symboliquement. C’est devenu une métaphore du deuil, de l’épreuve, de la transformation… Sortir d’un endroit infernal pour s’élever vers autre chose.
| L’actrice Shailene Woodley a été choisie pour le rôle principal. A-t-elle une expérience de la course à pied, ou votre choix a-t-il été motivé par autre chose ?
Shailene est déjà dans la démarche de s’émerger dans ce monde. Elle s’entraîne et court, et dès notre toute première conversation, nous en avons parlé. Si vous avez vu ses performances à l’écran, vous savez qu’elle est une actrice très athlétique, très physique. Elle m’a aussi parlé de son amour pour la nage en eau libre, ce qui en dit long. Cette attirance pour le risque et le danger n’est jamais anodine. Elle comprend la psychologie qui se cache derrière le fait de prendre de grands risques physiques, et c’était très important pour moi pour ce film. Elle comprend l’attrait de repousser son corps, de se dépasser. Et en plus, elle est rapide! Juste après notre première rencontre, elle m’a envoyé une capture d’écran d’une sortie route qu’elle venait de faire, sans entraînement spécifique. Les temps étaient très bons. Je me suis dit : « OK, il y a clairement un vrai potentiel là » (sourire).

Charles-Emmanuel PEAN
Journaliste