Jimmy Gressier après son record d’Europe du 5 km à Lille : « Je suis capable de courir 12’40-12’45 »
Exceptionnel Jimmy Gressier qui a pulvérisé à l’Urban Trail de Lille son record d’Europe du 5 km, en s’imposant en 12’51 à seulement deux secondes du record du monde. Le champion du monde du 10 000 m s’est confié sans concession à l’arrivée savourant sa performance, sans oublier de saluer la superbe prestation de son rival du jour Yann Schrub, troisième en 12’56. Entretien.
| Jimmy, vous avez réalisé un nouveau record d’Europe du 10 km sur route dans une ambiance de folie…
Sur la piste, on entend le public d’un peu plus loin, là ici à Lille le public est vraiment très très proche, par moments je me suis même demandé si je n’allais pas me manger des gens comme on dit dans le vélo. La dernière ligne droite c’était assez long, je me suis dit j’espère que quelqu’un va me faire un croche-patte comme cela j’aurais l’excuse de ne pas finir la course, je pensais avoir du mal à finir parce que j’ai attaqué de loin, j’avais l’impression que la ligne n’allait pas arriver. À la fin quand je vois 12’35 au chrono et qu’il n’y a pas beaucoup de mètres à grapiller, je me dis le record du monde il est là. J’en ai parlé discrètement mais malheureusement c’est sorti dans les médias à mes dépens avec un podcast, il y a eu beaucoup d’émulation autour de cela avec la bataille avec notre Yann national. C’est ce qui nous tire vers le haut, lui, moi, Etienne (Daguinos), par contre le stress est à son summum.
Quand tu sais que tu affrontes un monstre comme Yann chez toi à domicile, que tu es champion du monde et que tout le monde t’attend, que malgré moi je suis un peu plus populaire que Yann, que le public un peu moins aguerri me connait plus que Yann et qui pense peut-être que tout est un peu plus facile pour moi, alors que j’affronte Yann qui fait partie du TOP 5 mondial. L’impression que je peux sembler intouchable peut parfois être un peu difficile à gérer pour moi, on n’a pas le droit de décevoir et encore plus à domicile. Je savais que je n’avais pas le droit de perdre dans la dernière ligne droite, je pense que je suis capable de courir 12’40-12’45 sur route. J’étais encore dans une facilité encore au 4e kilomètre, ce qui m’a fait stresser et de ne pas relancer avant c’était de me faire taper par Yann, comme l’an passé j’ai été un peu prudent sur la fin mais je grapille des secondes et c’est le plus important.
| Vous aviez des doutes avant le départ ?
J’ai bâché ma dernière séance mentalement c’était dur. J’ai récupéré parce que j’avais fait pas mal de bonnes séances en Afrique du Sud mais je ne savais pas trop à quoi cela correspondait. L’entraînement c’est bien mais la compétition c’est mieux, j’ai pris une claque aux championnats du monde de cross-country, je n’étais pas venu pour une 15e place mais je savais que j’étais l’ombre de moi-même en Floride, je ne me sentais pas dedans, je ne me sentais pas bien. J’ai fait les efforts nécessaires avec mon coach, avec Léo, beaucoup de remise en question de la part du staff, parce que je ne suis pas facile quand je ne suis pas en confiance mentalement. Là tout va être plus facile pour mon coach , Arnaud Dinielle parce que je sais que je suis en forme, il faut continuer son bout de chemin et j’espère que cela sera sous les 12’40 au 5000 m sur piste. Honnêtement aujourd’hui j’avais des jambes de feu, le record du monde n’est pas là ce n’est pas grave. J’avais envie de repartir d’ici satisfait, c’est chose faite, ce soir je vais profiter avec mes amis à Boulogne, boire quelques bières pendant 2-3 jours et on repartira à partir de la fin de la semaine prochaine avec la suite de la saison. Le niveau mondial c’est le niveau Français, maintenant tu vas aux championnats de France c’est un championnat du monde, tu vas aux championnats d’Europe c’est un championnat du monde.
La concurrence est tellement rude que les gens ne nous laissent pas trop le droit à l’erreur, on peut être vice-champion de France un mois avant les Mondiaux et être finalement champion du monde ce qui montre que le niveau Français est tout simplement exceptionnel. Oui j’ai douté pour ma rentrée il faut se remettre dedans, il faut retrouver la douleur, le goût du sang dans les derniers 500 mètres et quand l’envie n’est pas là comme c’était le cas aux Mondiaux de cross, tu as beau tout faire le corps n’avance pas. Ce qui a fait la différence aujourd’hui c’est qu’il y’avait beaucoup d’envie, j’étais stressé car Yann vient de faire 27’43 sur 10 km, le record d’Europe c’est exceptionnel. En l’ayant battu même si je pense qu’il est un peu fatigué de son enchaînement, j’ai envie de tenter cela aussi mais ce n’est pas la priorité, mes priorités sont les championnats du monde de 5 km sur route en septembre prochain et les championnats d’Europe sur piste à Birmingham aussi.
« Oui j’ai douté pour ma rentrée il faut se remettre dedans, il faut retrouver la douleur, le goût du sang dans les derniers 500 mètres. »
Jimmy Gressier
| La rivalité, l’émulation avec Yann Schrub va vous mener où ?
À la morgue (sourire), on est dans un état à chaque fois qui est très dur, cela peut nous mener sur les sommets de l’olympisme mais du monde car je me suis déjà assis sur le toit du monde une fois. Maintenant c’est le toit de l’olympisme qui m’intéresse. Aux Mondiaux de cross lors d’un footing on s’est charrié avec Yann qui m’a dit qu’il voulait être champion olympique vu que j’avais été champion du monde, c’est ce qui va nous donner envie d’aller toujours plus loin. Avant la course, Yann je le déteste, pendant la course je le déteste et après la course j’ai envie de lui faire un câlin. Aux championnats de France Elite à Talence, il m’avait battu vous avez vu la complicité qu’il y’avait avec Yann mais avant la course la complicité s’estompe un peu. J’ai envie de le manger tout cru et lui aussi, on est des compétiteurs mais avec beaucoup de respect entre nous et les gens qui jouent le jeu autour de nous. Il fait partie des athlètes qui montrent l’exemple qui me donne l’envie toujours de pousser le plus loin possible parce que c’est quelqu’un qui ne triche pas, qui s’entraîne très dur et qui montre qu’il n’y a pas d’excuse dans la vie. Quand tu as envie de réussir dans la vie, tu te bouges, Yann a fait des études de médecine, il est médecin et malgré tout il vient me faire ch… en athlétisme alors que je n’ai que cela à faire (sourire).
On s’affronte plusieurs fois dans l‘année, on a de la confrontation, je vous avoue que parfois on a envie d’être tranquille. Aujourd’hui pour cette course, j’aurais aimé être avec mes lièvres KIPRUN, une course montée que pour moi et je pense que le record du monde aurait été battu si on avait couru de cette manière. Aujourd’hui je sens que je suis bien mais je ne veux pas y aller, j’avais peur de tout perdre sur la fin, j’ai calculé. Avec mes lièvres je n’aurais pas calculé et j’aurais pu prendre un peu plus de risques. Il faut savoir parfois se monter des courses après la confrontation fait partie du sport. Il ne faut pas la refuser mais parfois c’est peut-être plus judicieux de monter des courses comme les autres marques le font en faisant courir que les athlètes de leur marque et cela peut aider. La confrontation va durer encore des années avec des moments où il sera plus fort que moi et l’inverse c’est le sport et il faut jouer avec ces règles.

François-Xavier de Chateaufort
Journaliste