L’une guide, l’autre est malvoyant : la course à pied a uni leurs foulées
Gwendoline et Arthur se sont rencontrés sur la piste Jules Noël, dans le 14e arrondissement de Paris, lors d’une séance de course à pied… où elle devait le guider, lui, malvoyant. Aujourd’hui, ils s’aiment depuis trois ans et demi.
Beaucoup rencontrent l’amour sur une piste d’athlétisme, dans leur club, ou lors des runs en forêt organisés le week-end pour respirer. Rien d’inné : tout commence par une simple discussion. L’un court à la vitesse de l’autre, ils se présentent, évitent de justesse une racine… car la concentration n’est plus dans la course, mais dans la conversation. À force de se recroiser les mardis et jeudis soirs, même si parfois l’un s’absente et que l’autre comble le vide par d’autres rencontres, une amitié se crée.
Elle se transforme, au fil des mois, en un lien plus fort. Messages échangés en dehors des séances, sorties au musée pour découvrir l’autre en dehors de la piste… Une progression logique, où les sentiments se déploient pas à pas, jusqu’à la consécration. Assez basique, ce résumé amoureux ? Et pourtant proche de l’histoire de Gwendoline et Arthur, deux coureurs, l’une guide, l’autre malvoyant, qui a tout de même une dimension différente. Plus impactante. Plus vibrante. Plus inspirante.
| Quand le coach provoque le destin
Pendant des années, Arthur et Gwendoline ont évolué au club d’athlétisme de la JAM (Jeunesse Athlétique de Montrouge), ne se connaissant que de vue. En 2019, à quelques mois d’écart, ils intègrent la section handisport : l’un pour être guidé, l’autre pour guider. Très loin d’être une adepte de la course à pied, Gwendoline choisit de se lancer dans le guidage. « Ça motive, tu ne peux pas lâcher l’autre, donc tu es obligé de courir. » Un élément essentiel pour préparer sa formation de réserviste dans l’armée car, sourit-elle, «tout être humain normalement constitué n’est pas motivé à l’idée de courir seul ».
Le pari fonctionne : elle progresse et finit par aimer courir. «J’ai tellement accroché que je suis restée ! ». Et surtout, elle découvre qu’elle aime guider, même si elle n’a jamais été amenée à accompagner Arthur. « On n’avait pas du tout les mêmes allures », confirme-t-il. « Le guide doit être légèrement meilleur. Comme il doit mener, ça demande plus d’énergie », ajoute Gwendoline.
Mais un soir de 2022, leur entraîneur, Patrick Caldayroux, n’a pas d’autre choix que de les mettre en binôme pour une séance. Un manque de guides, et les voilà associés. Gwendoline, très rapide sur les distances courtes mais moins à l’aise sur 10 kilomètres, est celle dont le niveau se rapproche le plus d’Arthur, solide fondeur et finisher de plusieurs marathons. « Elle m’a guidé. On a commencé à discuter pendant l’échauffement… et petit à petit, on s’est rapprochés, on est devenus amis », retrace Arthur. « Je faisais exprès de poser plein de questions pour qu’il parle et que moi, je puisse reprendre mon souffle », rit Gwendoline, se souvenant de cet entraînement où elle s’est retrouvée plus dans le dur que lui. Les premiers jalons de leur histoire étaient posés. La suite s’est imposée d’elle-même.
« Elle m’a guidé. On a commencé à discuter pendant l’échauffement… et petit à petit, on s’est rapprochés, on est devenus amis. »
Arthur, marathonien et déficient visuel
| Touchés en plein coeur
Petit à petit, ils sympathisent. « On marchait ensemble jusqu’au métro, précise Arthur.Puis on a commencé à se voir en dehors des entraînements. » Le tournant survient en mai 2022. Gwendoline propose au groupe de la JAM de participer à une compétition de Run Archery, à laquelle un seul répond présent. « C’était totalement désintéressé. J’avais vraiment envie de tester », se justifie-t-il. De là découle une nouvelle dynamique : rencontre avec son club de tir à l’arc, mise en place du matériel adapté, initiation au tir.
Les occasions de se voir se multiplient. « Au bout de quelques mois, on a compris qu’il y avait quelque chose de plus que de l’amitié », raconte Arthur. Rien n’est encore officiel, mais entre eux, ça semble de plus en plus évident. « C’était très drôle parce qu’à ce moment-là, Arthur et moi savions qu’il y avait quelque chose, sans que ce soit acté. On se tournait autour. Lors d’une compétition avec nuit sur place, quelqu’un lui a dit qu’il partagerait la chambre avec Gwen. Arthur était tout content… sauf qu’au final, il s’est retrouvé avec notre coach, Gwenaëlle », s’amuse Gwendoline. Leur relation naît ainsi, presque naturellement. Trois ans plus tard, ils se pacsent, avec déjà l’idée du mariage en tête.
| Guider et tomber amoureux
Si le désespoir vous guette car l’amour ne semble pas se pointer à votre fenêtre, il ne s’agit pas de rester affalé sur le canapé, à scroller les applications de rencontre, mais de s’activer. Se lancer dans une expérience de guidage pourrait être la clé. « Le guidage, ça rapproche physiquement, parce qu’on doit courir à deux. Mais aussi autrement, parce qu’on est obligé de faire attention à l’autre, à son rythme, de sentir dès qu’il est un peu fatigué ou, au contraire, quand il peut accélérer, confie Gwendoline. Il faut être vraiment ouvert à l’autre. C’est un partage et un échange en continu. Au-delà du lien de la corde, on transmet beaucoup plus. Et je pense que c’est un bon moyen pour rencontrer des gens. »
La complicité de ce couple, née sur la piste du complexe sportif Jules Noël, saute aux yeux. Cette attention portée à l’autre se transpose naturellement dans leur relation. «L’aspect le plus important dans le guidage, c’est la communication. Ce qui a sans doute contribué à faire en sorte qu’on communique bien », suppose Arthur. Le guidage impose une communication constante, presque instinctive. Et, avec elle, la confiance. « C’est un super apprentissage », confirme Gwendoline, qui se dépasse parfois pour accompagner son partenaire sur les courses.
« Je me rappelle d’une fois à La Royale à Versailles, où il faisait 30 °C. J’ai eu un coup de chaud au 12e kilomètre et j’ai dit à Arthur qu’il allait falloir marcher. On avait nos chasubles guide/déficient visuel, et tout le monde croyait que c’était Arthur qui lâchait ! Les gens l’encourageaient alors que c’était moi qui crachais mes poumons », relate-t-elle. « Lors d’un 10 km, où Gwendoline voulait battre son record, je lui racontais des histoires pour la motiver, même si elle me guidait toujours », complète Arthur. Comment ne pas aimer la course quand c’est elle qui les a mis sur la même route ?
| À la conquête des défis sportifs… ensemble
Les envies d’escapades les animent : un séjour au ski, le tour du Mont-Blanc cet été en randonnée, un triathlon pour célébrer leurs trois ans de mariage, même si pour l’instant « on repousse le mariage parce qu’on ne s’est pas encore entraînés ». Ils ont déjà partagé de beaux moments sportifs ensemble, comme porter la flamme olympique lors des Jeux de Paris. « Pour nous, c’était symbolique, on s’était rencontrés par le sport. Et maintenant, on continue d’être à fond dedans », souligne Gwendoline.
« On aime bien tester de nouveaux sports », lance Arthur, jamais freiné par sa maladie dégénérative, qui le force à utiliser une canne depuis 11 ans. Depuis qu’il pratique le Run Archery, un sport mêlant tir à l’arc et course de demi-fond, et qu’il sait tirer à l’arc, rien ne lui paraît impossible. « Le tir à l’arc m’a tellement ouvert les yeux que je me dis que tout peut être adapté », ajoute-t-il, investi dans ce sport découvert grâce à Gwendoline, double championne de France. « J’ai commencé en 2020, et le guidage m’a beaucoup aidé à progresser. On a un bras qui porte l’arc quand on court, donc il est toujours un peu gêné. Pour le guidage, on ne peut pas toujours faire la bascule des bras. Ça m’a appris à rester lucide. »
Cette pratique partagée les pousse à se challenger dans un cadre sain et compétitif. « Elle tire mieux que moi, et surtout, elle est plus compétitive. Une fois, j’ai failli la dépasser à une compétition, je lui ai fait un petit coucou avec mon guide… et elle a accéléré encore plus, commente Arthur, amusé.Pour elle, il n’y a plus “ma chérie” ou “mon chéri” : on devient adversaires en archery. »
Trois ans et demi après leur première foulée ensemble, Gwendoline et Arthur prouvent que la course à pied peut aussi rapprocher les cœurs.

Sabine LOEB
Journaliste