Robert Pope : « AC/DC ? Humainement adorables »
En mai 2025, Marathons.com avait longuement échangé avec Robert Pope à propos de son incroyable périple américain sur les traces de Forrest Gump (25 000 km en 422 jours), achevé en 2018. Le natif de Liverpool l’avait évoqué avec nous : repartir était dans les petits papiers. En fin d’année 2025, il a effectué un run solidaire de 2000 km entre Melbourne et Brisbane. Avec le sourire, toujours.
L’amour peut permettre de réaliser de grandes choses. Dans le cas de Robert Pope, sa passion pour le rock lui a permis d’écrire une nouvelle page épique de son parcours sportif. C’est en effet en observant les dates et les lieux de la tournée d’AC/DC en Australie que quelque chose a fait ‘clic’ dans la tête du coureur. « On envisageait éventuellement de revenir vivre en Australie, alors nous sommes partis tous les trois pour visiter des quartiers et voir ce que ça nous faisait. Il n’y avait pas de plan précis. Puis AC/DC a annoncé sa tournée. Je n’ai jamais cherché à les impliquer. Je pensais qu’au mieux, ils pourraient peut-être poster un message de soutien. »
Puis un mail de la part de l’équipe du groupe légendaire a tout accéléré et le futur voyage d’agrément s’est transformé en une aventure incroyable sur la côte est australienne : 4 semaines en solo sans assistance, pour 1973 kilomètres au total entre la capitale et Brisbane, suivant la tournée du groupe. Pourquoi ce chiffre 1973 ? Robert a voulu rendre hommage au groupe de rock australien, fondé en cette année-là.
➜ Lire notre premier entretien avec Robert Pope
Du 16 novembre au 18 décembre 2025, Robert Pope a couru pour trois associations (The Smith Family, NSPCC et WWF) et grâce à la participation d’AC/DC, a soulevé près de 60 000 € sur cette opération appelée Highway to Help. Vous pouvez encore participer à cette campagne de dons ici. Les deux premières associations viennent en aide aux jeunes enfants qui vivent dans la précarité en Angleterre et en Australie. WWF défend le monde animal, une cause qui compte pour Robert, lui le vétérinaire. Le vrai pape de la route nous a raconté son aventure. Durant laquelle il a été question de talon d’Achille et de serpent, comme dans les mythes grecs.
| Entre vos exploits et la rencontre avec AC/DC, votre fille va encore parler de son papa à l’école…
(Grand sourire) Oh oui, merci. Elle est vraiment très fière. Apparemment, les enfants rentrent chez eux et disent à leurs parents : « Le papa de Bee (ndlr, le prénom de la fille de Robert)a fait ça », et les parents répondent : « Mais non, pas du tout. » Puis ils vérifient, et là ils réalisent : « Ah en fait si, c’est vrai. » Je n’ai toujours pas fait de présentation ou d’intervention dans son école, mais peut-être un jour.

| Pour commencer, qu’avez-vous ressenti en parcourant ces 2 000 kilomètres à travers l’Australie, de Melbourne à Brisbane ?
C’était dur. Je suis plus âgé que lorsque j’ai traversé les États-Unis, et j’étais un peu inquiet. Dès le tout premier jour, mon tendon d’Achille me faisait vraiment très mal. Honnêtement, j’ai pensé que je devrais peut-être abandonner au bout de quelques jours si ça ne s’améliorait pas. Mais ça s’est amélioré. Au fil des jours, la douleur s’est calmée, et à partir de là, tout a été une question de gestion des blessures. Le talon d’Achille, la hanche, ce genre de choses se réveillaient de temps en temps, mais je pouvais généralement m’étirer ou faire un peu de renforcement, ce qui me permettait de tenir le coup.
| Dans les tout premiers mètres de ce long voyage, avez-vous été en proie au doute ?
Les ultra-runners sont presque toujours en train de gérer un problème. Lors de mon premier grand défi, il n’y avait pas beaucoup de regards tournés vers moi au départ. Cette fois-ci c’était le cas, et des regards très importants. AC/DC était au courant et soutenait pleinement le projet. Peut-être que j’étais tendu ce premier jour. Peut-être que c’est pour ça que mon tendon d’Achille me faisait aussi mal. J’étais nerveux. Je n’avais vraiment pas envie de devoir les appeler après un ou deux jours pour dire : « Oui, j’ai abandonné, après un jour ». Ça aurait été horrible. Donc cette pression est devenue une motivation supplémentaire. Même s’ils n’avaient pas été impliqués, j’aurais continué tant que mon corps me l’aurait permis. Mais oui, c’était une inquiétude. L’une des raisons pour lesquelles j’ai fait ça, c’était pour voir si j’en étais encore capable. Et quand c’est ta motivation, tu démarres forcément avec quelques doutes.
Je n’avais vraiment pas envie de devoir appeler AC/DC après un ou deux jours pour dire : « Oui, j’ai abandonné, après un jour. » Ça aurait été horrible.
Robert Pope
| Comment avez-vous réglé ces problèmes de genoux ?
J’avais une routine de yoga d’environ quinze minutes qui m’a aidé à vraiment à détendre tout le corps. Je prenais aussi des anti-inflammatoires de manière régulière. Je partais du principe qu’il y aurait forcément de l’inflammation, donc j’ai anticipé. J’en avais besoin. Le repos était aussi essentiel. Je planifiais mes distances pour toujours terminer près d’un motel. Certains jours faisaient à peine 45 km, d’autres presque 100 km. Comme je n’avais pas de véhicule d’assistance, je ne pouvais pas dépasser puis revenir en arrière. Donc, quelle que soit la météo ou mon état de forme, je devais atteindre mon point d’arrivée chaque jour.
| Vous aviez évoqué en décembre dernier un genre de plaisir de « type deux », celui qui est meilleur après coup…
(sourire) Oui, exactement. Il y avait aussi beaucoup de plaisir, ce n’était pas horrible tout le temps. Mais c’était dur. On ne peut pas apprécier quelque chose de difficile à chaque instant. Le plaisir arrive souvent après coup.

| Votre public a pu le suivre à travers vos stories, il y a eu des moments durs sur les pistes australiennes…
C’était sur une piste complètement détruite. Quand on vit des moments comme celui-ci, je ne sais pas s’il vaut mieux se couper mentalement ou au contraire se concentrer à fond. Le voyage était long, et ce moment-là était stressant parce que je n’avais pas de cartes. Il n’y avait souvent pas de connexion internet. Tout ce que j’avais, c’était une capture d’écran du parcours du jour, peut-être 80 kilomètres. Je pouvais voir approximativement où je devais être et comparer ça à mon petit point bleu, mais la carte ne chargeait jamais complètement. Surtout dans les zones en altitude, avec la couverture forestière, il n’y avait aucun signal. Parfois j’en avais un tout petit peu, mais jamais assez pour vraiment m’aider à naviguer.
| L’Australie est souvent connue pour ses conditions naturelles difficiles et sa faune…
J’ai été attaqué par un serpent brun, l’un des plus venimeux au monde! Je pense que j’ai roulé sur sa queue avec la poussette. Il s’est projeté vers nous, presque en spirale, et je crois qu’il a mordu la roue. Google Maps m’a fait passer de la route au gravier, puis à l’herbe, et là, c’était dangereux. J’étais près de voies ferrées, et les serpents adorent ça parce que les pierres conservent la chaleur. La roue de la poussette s’est retrouvée entre le serpent et moi, ce qui m’a probablement sauvé. J’ai soulevé la poussette pour marcher sur une voie ferrée encore active pendant environ un kilomètre, en regardant constamment derrière moi pour voir si un train arrivait.
Une autre fois, j’ai sauvé une chèvre qui avait la tête coincée dans une clôture. Même là, je pensais aux serpents dans les hautes herbes. Je me souviens m’être dit : ‘si je me fais mordre en sauvant cette chèvre, je ne vais pas être content’.
| Un mois après votre retour, quelles images restent ?
Il y a eu de grands moments forts. Arriver à Sydney, c’était cool, découvrir Byron Bay était génial, et l’arrivée finale au Brisbane Cricket Ground était évidemment incroyable. À la fin, je suis arrivé près du stade, mais j’ai dû faire 11 kilomètres de plus. J’étais à 1 962 km en arrivant sur le parvis du stade, mais je devais atteindre 1973, l’année de formation du groupe. J’ai donc fait six ou sept tours du stade. Les gens ont commencé à l’apprendre, de plus en plus de monde est venu, l’ambiance est montée, et il y a eu une haie d’honneur à la fin. Ça a rendu l’arrivée vraiment spéciale. Et bien sûr, voir le groupe, pas seulement les rencontrer, mais assister au concert, c’était incroyable.
| Comment toute cette histoire avec AC/DC a-t-elle commencé ?
Avec ma femme, on envisageait éventuellement de revenir vivre en Australie, alors nous sommes partis tous les trois pour visiter des quartiers et voir ce que ça nous faisait. Il n’y avait pas de plan précis. Puis AC/DC a annoncé sa tournée. On s’est dit : OK, on y va, on les verra à Melbourne. Ils jouaient au Melbourne Cricket Ground, un stade qui est immense, je me suis dit que ce serait incroyable. En regardant les dates, j’ai réalisé qu’ils terminaient à Brisbane. Je me suis demandé quelle distance ça représentait. Quand on fait quelque chose pour une association, il faut que ça reste intéressant. Environ 500 kilomètres par semaine, ça me semblait juste. Moins aurait paru facile. Plus, surtout avec la chaleur, aurait été dur. Il devait faire autour de 30 degrés la plupart des jours. Et avec une poussette, on ne veut pas courir dans le noir. Surtout en Australie, où on ne sait jamais sur quoi on peut tomber.
Je n’ai jamais cherché à impliquer AC/DC. Je pensais qu’au mieux, ils pourraient peut-être poster un message de soutien. J’étais membre d’un forum AC/DC et j’ai demandé si quelqu’un avait une guitare gonflable, puisque je courais déguisé en Angus Young (ndlr, le guitariste du groupe). Quelqu’un du groupe a dû voir ça. J’ai reçu un mail du cabinet d’avocats qui les représente aux États-Unis, me proposant de me mettre en contact avec le management. J’ai vraiment cru que c’était une arnaque. Mais la responsable du management m’a dit qu’elle avait compris ce que nous essayons de faire et que ça l’avait touchée. Ils ne m’ont pas seulement donné une guitare, ils les ont mises en production, vendues en concert, fait signer le groupe. Au final, près de 200 guitares ont été signées et vendues, et tout l’argent est allé à des associations. Ce sont des gens vraiment formidables. L’équipe prenait de mes nouvelles, demandait comment ça se passait. J’ai même demandé à Stevie (ndlr, Stevie Young, autre guitariste du groupe) s’ils avaient fait un pari sur le moment où j’allais abandonner. Il m’a dit non, ils avaient simplement supposé que j’irais au bout. Ça m’a beaucoup touché.
J’ai même demandé à Stevie s’ils avaient fait un pari sur le moment où j’allais abandonner. Il m’a dit non, ils avaient simplement supposé que j’irais au bout. Ça m’a beaucoup touché.
Robert Pope
| Une autre anecdote spéciale de cette tournée?
Avant de jouer le morceau Back in Black, Brian Johnson s’est adressé au public à Melbourne et a lancé « Let’s have some rock and roll and root for Rob! Run, Rob, run! ». La foule a suivi et est devenue complètement folle. Une émotion était incroyable.
NDLR : sur la vidéo suivante, trouvée sur Youtube, autour de 30 secondes, on peut entendre le chanteur Brian Johnson héler la foule et encourager Robert.
| On finit en musique : Quelle est votre chanson préférée d’AC/DC ?
On me l’a demandé déjà et je ne parviens pas à choisir entre Highway to Hell, It’s a Long Way to the Top, Jailbreak, Back in Black, Ride On, Live Wire…
| Vous avez couru pour trois associations dont les causes vous tiennent à cœur. Êtes-vous heureux du soutien reçu ?
Nous avons récolté près de 100 000 dollars australiens (ndlr, près de 60 000€), peut-être même plus. Cela inclut les guitares. Sans AC/DC, on n’aurait jamais atteint ce niveau-là. C’était mon objectif, mais honnêtement, je ne pensais pas qu’on y arriverait. Y être parvenu, c’est incroyable. En termes d’ambiance, par rapport à l’épopée Forrest Gump, les Américains étaient peut-être plus curieux, plus démonstratifs envers moi. Mais en Australie, j’ai aussi rencontré des gens formidables. Des personnes s’arrêtaient pour vérifier si tout allait bien, me demander si j’avais besoin d’aide. Dans les villes, je parlais avec beaucoup de monde. C’était vraiment très agréable.

| Et maintenant, quelle est la suite ?
On me pose toujours cette question. J’ai toujours dit que j’aimerais repartir de l’endroit où j’ai terminé aux États-Unis pour rejoindre l’océan une dernière fois. J’aimerais faire ça avant 2028, pour que tout soit accompli en dix ans. Peut-être que je le ferai autour de la prochaine élection américaine, ça pourrait être une période intéressante. Mais cette traversée de l’Australie servait aussi à voir si j’aimais toujours ça, et si j’en étais encore capable. Et honnêtement, si je ne faisais plus jamais quelque chose comme ça, ça m’irait. Je suis en paix avec ça. Je ne dis pas que j’ai définitivement terminé, juste que s’il n’y a rien de grand ensuite, ça me va aussi..
Définitivement un coureur au grand cœur. Après son périple australien, Robert Pope est désormais rentré à Liverpool, où il a repris son quotidien de vétérinaire. Marathons.com le remercie chaleureusement pour cet entretien., et attend avec (im)patience de le voir repartir. Quand Robert court, c’est le monde entier qui court.

Charles-Emmanuel PEAN
Journaliste