Sept fauteuils en bois, un marathon : le projet de Paul de Livron
Paul de Livron est de ceux que la douleur pousse à avancer. Animé par la volonté d’aider les plus démunis, cet ébéniste créatif s’est lancé dans un projet humanitaire : concevoir des fauteuils en bois sur-mesure avec des blessés. Aujourd’hui, il s’apprête à participer au Marathon de Paris, accompagné de six Ukrainiens, eux aussi en fauteuil, pour leur redonner confiance en la vie.
Sept hommes, abimés par la guerre ou la vie, prendront le départ du Marathon de Paris. Sept trajectoires singulières, réunies autour d’un projet sportif et solidaire porté par Paul de Livron. Cet ingénieur français, devenu paraplégique après une chute en randonnée dans les Calanques, conçoit depuis 2022 des fauteuils roulants en bois sur-mesure. Après avoir offert l’un de ses modèles au pape François, le Francilien, dont l’atelier est basé en Dordogne, poursuit son engagement.
Ce qui n’est au départ qu’un défi personnel est devenu un projet à part entière, dont il est le pionnier. Ses fauteuils, au design soigné, attirent l’oeil et changent le regard. Mais Paul ne se projette pas encore dans une logique commerciale. « Je me sens plus stimulé quand il y a un côté urgent dans le projet. Là, il y a des gens à aider en Ukraine, maintenant ». Loin des considérations de marché, il choisit de mettre son savoir-faire au service des autres. Pendant trois ans, il développe son entreprise, Apollo Wooden Wheelchairs, tout en affinant ses modèles. Puis, une évidence s’impose : transmettre. Direction l’Ukraine, là où la guerre fait rage. « J’ai eu envie que d’autres fabriquent leur propre fauteuil. Je sais à quel point on peut en être fier. Je l’ai ressenti en construisant le mien », confie le jeune entrepreneur de 31 ans.
| Une initiative qui redonne foi en la vie
En octobre et novembre derniers, Paul de Livron se rend à Lviv, au centre de rééducation Unbroken. Son projet prend forme : le bricoleur expérimenté y anime un atelier de fabrication de fauteuil roulant en bois sur-mesure. Pendant six semaines, il accompagne six hommes, quatre blessés de guerre et deux victimes d’accident, également membres d’une équipe de basket fauteuil. Un mélange volontaire. « Le résultat est le même », insiste l’as de la scie électrique.
Pour structurer le projet, il crée l’association, Saint Front d’Alemps Space Agency (SFASA), afin de lever des fonds et trouver des soutiens matériels. Une première étape pour donner de l’ampleur à son initiative. Sur place, seul l’un des participants, ancien sculpteur, possède une expérience manuelle. Les autres apprennent. Plans en main, ils fabriquent eux-mêmes leur fauteuil, adaptés à leurs besoins. « Avec un accompagnant adéquat, ils ont tous été capables de les réaliser entièrement », souligne l’artisan, à propos de ces six fauteuils uniques, conçus en autonomie, prêts à les accompagner pour la suite.
« En construisant son fauteuil, on se reconstruit soi-même. »
Paul de Livron
| Un premier marathon pour « crash-tester » son fauteuil
L’histoire de Paul avec le marathon remonte à avril 2025. « J’y avais participé sans chercher la performance, mais pour crash-tester mon fauteuil roulant en bois. Ce n’est pas un modèle de sport, plutôt un fauteuil du quotidien : compact, avec un bon rapport poids-résistance, mais pas optimisé pour la course », raconte le créatif. Malgré les contraintes, le test est concluant. « Je n’étais pas sûr qu’il tienne. Finalement, il a très bien résisté et j’ai eu d’excellentes sensations », se rappelle-t-il. L’objectif était clair : démontrer la fiabilité de sa création. « Mes fauteuils n’ont pas d’équivalent dans le monde. On n’a pas beaucoup de retours sur le produit, explique-t-il. Je me suis dit que s’il tenait un marathon, il pouvait largement supporter la vie quotidienne, 100 fois moins intense. »
| Courir ensemble pour se reconstruire
Surpris par l’intérêt du grand public pour les personnes à mobilité réduite lors de sa première participation, le fondateur de l’association n’a pas laissé son idée traîner. Dès les prémices de la collaboration, il la partage avec le groupe ukrainien. « Ça a fait mouche », glisse-t-il.
Reste un obstacle : financer le projet. Après de nombreuses sollicitations, une réponse arrive enfin. L’association américaine United Help Ukraine accepte de soutenir l’initiative. Habituée à accompagner d’anciens combattants sur le Marine Corps Marathon, elle est séduite par la démarche. « Ils m’ont dit : “On va vous aider, on sait que c’est efficace pour sensibiliser.” »
Au total, six bénéficiaires feront le déplacement, accompagnés de cinq encadrants aux profils complémentaires : deux jeunes chargés de projet du centre de rééducation, un autre jeune entraîneur de basket en fauteuil, un « chauffeur » du minibus qu’il conduira jusqu’en Pologne, où le groupe prendra l’avion en direction de Paris. Ces quatre accompagnateurs ont moins de 23 ans car s’ils étaient plus âgés, ils ne seraient pas autorisés à quitter le territoire. La cinquième accompagnatrice est une professeure de français qui sera d’une grande aide pour faciliter les échanges. « Ils se connaissent tous. Il y a plus de chances que ce voyage fonctionne si l’équipe est soudée. »

Sur la course, l’objectif est de faire collectif. Paul le sait, il faudra s’adapter. « Je suis assez lucide, ils ne vont probablement pas tous finir. On fera des pauses, mais l’idée, c’est de rester au complet et d’aller le plus loin possible. » Avancer ensemble pourrait être la clé. Mais aussi un levier de visibilité, pour aider le centre Unbroken à trouver des mécènes, comme l’association SFASA de Paul.
Pour ces rescapés, l’enjeu dépasse largement le marathon. Pendant une semaine, ce projet leur offre une parenthèse. Une respiration. La période de résilience de certains blessés depuis moins de deux ans ne fait que commencer. « On est remplis de doutes, d’angoisse. On se demande : à quoi va ressembler notre vie », se souvient celui à la personnalité créative débordante. Aller au bout des 42,195 km leur montrerait que tout est encore possible. « Ce serait une extraordinaire preuve qu’ils sont encore capables de se dépasser, que leur vie vaut la peine d’être vécue. » Chacun choisira son fauteuil, en bois ou non, selon ses sensations. Paul, lui, sera confortablement installé dans un nouveau modèle, plus abouti.
| Vers un projet durable
Le fauteuil que Paul inaugurera le 12 avril est une version améliorée, pensée à partir des retours des premiers bénéficiaires du projet. « Certains avaient quelques difficultés à assembler certaines pièces, alors j’ai simplifié le modèle. » Ce modèle est à la fois plus facile à concevoir et chargé de sens : du bois ukrainien, et un blason taillé dans un morceau de missile russe en titane. « C’est un symbole de la résilience du peuple ukrainien », précise-t-il.
Car au-delà de l’objet, l’impact de cette expérimentation est ailleurs. L’atelier agit comme déclencheur. « En construisant son fauteuil, on se reconstruit soi-même. » Pendant environ trois heures par jour, les participants se concentrent sur leurs tâches, font preuve d’application et de précision. De cette façon, ils évitent de broyer du noir, s’extraient temporairement des mécanismes de la dépression et de l’inactivité qui guettent après un traumatisme. « Comme dit le dicton : « L’oisiveté est mère de tous les vices ». Cet espace leur permet de souffler et de reprendre prise.
Fort de ce succès, un second atelier ouvrira en mai, dans un centre de rééducation à Tytanovi. Le projet change d’échelle : mieux équipé, mieux structuré, et soutenu, notamment par la fondation de solidarité de l’entreprise, Leroy Merlin Ukraine, ainsi que par un entrepreneur local engagé dans la reconstruction du pays. La démarche est ambitieuse : accueillir des blessés prêts à devenir formateurs. Créer une chaîne vertueuse, voire des emplois. « L’idée, c’est de mettre au point une structure pérenne qui continue sans moi », résume le porteur du projet.
Entre engagement humanitaire et développement entrepreneurial, Paul de Livron avance sur les deux fronts. « Ça me sert de laboratoire », reconnaît-il, conscient de l’évolution de sa production. Un jour, il le sait, il prendra du recul pour se consacrer à la commercialisation de ses fauteuils. Mais seulement lorsqu’il estimera ne plus être indispensable.

Sabine LOEB
Journaliste