Qui les arrêtera ? Gilles de Laubrière et Adil El Hamidi ont repoussé leurs limites, lors du 120 km du Salomon Ecotrail Paris.

Un duo de l’extrême : Gilles de Laubrière, guide, et Adil El Hamidi, non-voyant, finishers du 120 km de l’EcoTrail Paris

Interview
31/03/2026 08:31

Qui les arrêtera ? Gilles de Laubrière et Adil El Hamidi ont une nouvelle fois repoussé leurs limites, ensemble, lors de la nouvelle épreuve ultime : le 120 km du Salomon EcoTrail Paris 2026. Voici l’histoire d’un duo guide/non-voyant, adepte des courses extrêmes, qui n’a pas fini de nous impressionner.


Ils sont grands. Très grands. Gilles de Laubrière et Adil El Hamidi sont finishers du 120 km de l’EcoTrail Paris. Leur particularité ? À eux deux, ils ne font qu’un. Gilles est les yeux d’Adil. Depuis 10 ans, ils forment un duo d’exception. Ensemble, ils enchaînent les trails, allongeant la distance au fur et à mesure que leur amitié se renforce. Ils privilégient le touché. « Je le tiens par le bras, précise Gilles de Laubrière, le guide. Ce contact physique nous unit et nous permet de ressentir plein de choses ». Chacun a donc un bras immobile, l’autre en mouvement, formant une chorégraphie fluide et parfaitement synchronisée. Un atout précieux, surtout sur des terrains accidentés ou irréguliers, où l’attention du guide doit rester constante. « Il y a plein de moments où l’un de nous peut trébucher, et on se retient tous les deux », raconte-t-il, soulignant cette manière de guider qui garantit stabilité et sécurité sur les chemins escarpés.

| Des premiers pas reliés sur les sentiers

Cette méthode ne date pas d’hier. Gilles de Laubrière l’a proposée à Adil El Hamidi au tout début de leur rencontre, en 2016. Le fervent adepte de course en nature a transmis son goût pour le trail à son partenaire d’entraînement. Trois an plus tard, en 2019, ils plongeait dans le bain. Avant de boucler le 80 km de l’EcoTrail, le binôme peaufinait sa technique de course. « On courait par tous les temps, de jour comme de nuit, pour que je puisse perfectionner mon guidage et qu’il apprenne à me faire confiance. »

Une fusion parfaite est née de cette première expérience. Ce premier ultra-trail les a électrisés, leur transmettant le virus des courses extrêmes. Il ont oser sortir des sentiers battus, car ce type de parcours n’est pas celui où l’on attend habituellement des coureurs déficients visuels. « Les gens étaient surpris, étonnés, admiratifs. Tous ceux qui nous rattrapaient nous observaient avec attention. Intéressés par la simplicité de notre méthode et la confiance qui se dégageait », se souvient Gilles de Laubrière.

« L’ultra, il y a des moments où c’est un peu l’ascenseur émotionnel. Ça rapproche. »

Gilles de Laubrière, guide cécitrail

| Une passion commune pour l’ultra

Chaque année, les deux acolytes repoussent leurs limites : 80 km de l’EcoTrail, 104 km à la Diagonale des Yvelines, 104 km exigeants au Trail de la Côte d’Opale, où il a fallu monter et descendre des dunes sous une chaleur écrasante. Cette année, ils se sont attaqués aux 120 km de l’EcoTrail. Boue, vent, fatigue : se challenger dans ces conditions, c’est leur plaisir et leur force. « On fait énormément de cross ensemble, sur des terrains vraiment pourris, et ça ne nous empêche jamais d’avancer. On aime se mettre dans le dur, se dépasser. » Leur bonne humeur mutuelle les porte souvent jusqu’au bout, malgré la pression de la barrière horaire. « Ce qu’on veut, c’est finir à temps et partager un super moment ensemble », résume Gilles de Laubrière. Pour préparer cette échéance de 2026, Adil El Hamidi a multiplié les reconnaissances du parcours, parfois partiellement. « Le repérer et l’avoir en tête permet d’être plus serein lors de l’épreuve », précise le guide cécitrail.

| 120 km couru par un duo extra

Ce week-end, la barrière horaire leur laissait de la marge. Comme souvent, ils ont bénéficié d’un départ anticipé, une bonne manière de sensibiliser les coureurs et le public. « Ça fait un vrai coup de projecteur sur notre binôme et montre que des personnes en situation de handicap peuvent participer à des courses comme celles-ci ». Gilles de Laubrière a revu le temps visé à la baisse lorsqu’il a réalisé que leur état de forme n’était pas optimal. « On est arrivés après 5h, raconte-t-il. Je m’étais projeté pour arriver à 4h du matin, mais ça allait être compliqué. On avait la crève et on crachait nos poumons. »

L’émotion est survenue au pied de la Tour Eiffel, sur le pont d’Iéna, rappelant un flashback sept ans plutôt, quand Adil El Hamidi s’exclamait en gravissant les marches de la Dame de fer : « C’est le plus beau jour de ma vie ! », fier d’avoir franchi un cap. Jusqu’à ce matin de 2019, il n’avait couru que 45 km. Aujourd’hui encore, sa joie de finisher persiste.

Sur la plupart des ultra-trails, la ligne de départ ne compte pratiquement aucun coureur déficients visuels. Ceux qui s’y présentent s’apprêtent à vivre un moment de dépassement puissant. Reliés à leur guide, ils retrouvent un sentiment de liberté, sans plus avoir besoin de maintenir une vigilance permanente, d’autant plus qu’ils se mesurent aux coureurs valides. « L’ultra, il y a des moments où c’est un peu l’ascenseur émotionnel. Ça rapproche », confie-t-il.

| Une complémentarité infaillible

Après le 120 km, la fatigue de Gilles de Laubrière est tombée d’un coup, son attention pouvant enfin se relâcher après plus de 20 heures de concentration. L’information verbale, il la délivre sans pause. À chaque pas, il part du principe qu’un obstacle peut surgir : racines, trous, cailloux… Il est attentif, frais et lucide. « On a une vraie responsabilité, estime l’amateur de forêts. Il faut décrire le tronc d’arbre pour qu’il puisse se le représenter, anticiper pour qu’il l’ait en tête ». La clarté, la précision et la concision des consignes jouent un rôle déterminant.

Cette nuit du 21 au 22 mars, c’était leur première nuit complète et le plus long guidage que Gilles de Laubrière ait jamais réalisé. Même si l’effort physique est moindre pour cet habitué des très longues distances, en pleine préparation du Grand Raid du Finistère Legend (de 200 à 300 km), il a terminé l’épreuve lessivé. « C’est presque moins fatiguant que de faire une épreuve comme celle-là », avoue-t-il.

Adil a 53 ans, Gilles 55. Le secret de leur duo doit sans doute résider dans leur complémentarité… et dans leur amour de l’adversité. Leur volonté d’aller au bout de l’effort est sans faille. Adil El Hamidi est un homme téméraire, volontaire, « un peu casse-cou », sourit Gilles de Laubrière. Malgré sa cécité, il lui arrive de courir seul dans un parc, sans guide. Il se souvient du monde tel qu’il l’a vu avant de perdre la vue, à 25 ans. Tous ses sens se sont alors développés, sans qu’il n’enlève de son vocabulaire cette expression : « J’ai vu ça ». En quelque sorte, il « voit » autrement lorsque Gilles lui décrit l’environnement dans lequel ils évoluent. « Ça rend les choses concrètes, palpables, immersives, et il les visualise ». Parfois, Gilles s’arrête même pour lui faire toucher certains éléments afin qu’il les mémorise. Leur lien est authentique. Au-delà du sport, Gilles et Adil incarnent un duo unique.


Sabine LOEB
Journaliste

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