Derrière chaque course, une silhouette avance alors que le peloton a déjà presque disparu. Elle ne vise aucun podium, ne chasse aucun chrono et apparaît rarement sur les photos. Pourtant, elle connaît parfois mieux que quiconque les dernières minutes d’une épreuve. Le serre-file ferme la marche, veille sur les coureurs en difficulté, signale les éventuels abandons et accompagne les derniers jusqu’à la ligne d’arrivée. Un rôle discret, à la croisée de la sécurité et du soutien, qui permet surtout de vivre une course autrement : lorsque l’objectif n’est plus d’aller vite, mais d’aller au bout.
Elle est la dernière personne à fermer la marche. Invisible pour beaucoup, le serre-file accompagne les derniers coureurs, veille sur ceux qui peinent et reste avec eux jusqu’au bout, parfois bien après que les premiers ont franchi la ligne d’arrivée. Une silhouette ô combien discrète, mais essentielle au bon déroulement d’une course. Le rôle porte finalement assez bien son nom. Le serre-file doit rester derrière le dernier concurrent, s’assurer que personne ne soit laissé seul sur le parcours et transmettre les éventuels problèmes à l’organisation. Selon les épreuves, il peut également accompagner un coureur en difficulté, appeler les secours ou participer au démontage du parcours une fois le dernier passé. Une mission de l’ombre, loin des podiums et des caméras, que beaucoup de coureurs ne remarquent même pas. Louna Rizzi, alias lapetitefurette sur Instagram, ne connaissait d’ailleurs presque rien à ce poste avant de l’expérimenter. Passionnée de trail et de cyclisme, elle s’inscrit comme bénévole sur le Semi-Marathon du Ventoux et doit initialement tenir un ravitaillement. Un ami lui propose finalement de fermer la course avec lui. « Viens faire serre-file avec moi, je vais m’ennuyer, ce sera rigolo. »
Elle accepte. La veille, Louna s’était déjà farcie la montée à vélo lors de la Cinglée du Ventoux. Le lendemain, elle passe plus de quatre heures à marcher derrière les derniers concurrents du semi. Une drôle de récupération, mais surtout une découverte. « Ce n’était pas un challenge sportif pour moi de faire serre-file, avoue la p’tite nouvelle dans la famille de ces bénévoles. Ça m’a plu parce que je bougeais, et ça me faisait une récupération de la veille. » Son passage n'est d'ailleurs pas resté sans suite. Après le Semi du Ventoux, plusieurs des derniers coureurs ont retrouvé Louna sur Instagram en tombant sur une vidéo de l'ancien journaliste Patrick Montel, publiée sur son compte @radiomontel et dans laquelle elle apparaît. Certains lui ont écrit pour la remercier à nouveau.
Depuis l’arrière, la course change complètement de visage. Les premiers sont déjà loin, les spectateurs moins nombreux et le chrono devient presque secondaire. Sur les pentes du Ventoux, les derniers marchent davantage qu’ils ne courent. « À l’avant, les gens commencent à se pousser, alors qu’à l’arrière, c’est beaucoup plus une bonne ambiance. Il n’y a plus de compétition, c’est juste la compétition contre soi-même. » Mais derrière cette ambiance plus détendue, le serre-file doit rester attentif. Certains coureurs manquent d’eau, d’autres souffrent physiquement et la barrière horaire se rapproche. Il faut discuter, encourager, observer et parfois négocier avec l’organisation.
Au Ventoux, certains participants légèrement hors délai ont ainsi pu continuer jusqu’au sommet avec l’accord de la course, même sans être classés. « On leur a dit qu’ils iraient jusqu’au bout et qu’ils auraient leur médaille, juste que ce ne serait pas chronométré. » Surtout, Louna découvre que les derniers n’ont pas toujours besoin d’un conseil sur leur foulée. Parfois, ils ont simplement besoin de quelqu’un à qui parler. Une participante finit ainsi par lui raconter une partie de sa vie alors qu’elle envisage d’abandonner. « Elle m’a un peu prise pour sa psy », raconte Louna en souriant. Elle écoute, discute, encourage. L’intrépide coureuse ira finalement jusqu’au sommet. Une autre participante, enceinte et légèrement au-delà de la barrière horaire, bénéficie elle aussi de leurs encouragements. Ces moments résument assez bien la mission, à savoir être présent sans prendre la place du coureur. « Il faut avoir de la patience, de l’empathie et savoir s’adapter à tout. »
Pousser sans presser…
Christelle Lemaire connaît désormais cette sensation. Bénévole depuis plus de dix ans sur les événements sportifs du Morbihan, elle a découvert le rôle de serre-file l’an dernier sur l’épreuve de marche nordique de l’Ultra Marin. Elle qui pratique le sport depuis des années voulait découvrir l’autre côté de la course. « J’ai pu voir ce que ça pouvait apporter à un coureur et j’ai eu envie de vivre ça pour la première fois avec tout ce que ça représentait d’être serre-file. »
Avec deux autres bénévoles, elle ferme alors la marche sur plusieurs heures. Balise GPS, kit de secours et contact direct avec le PC course : derrière l’image du bénévole qui marche tranquillement avec les derniers, il y a une vraie mission de sécurité. Il faut signaler un abandon, vérifier qu’un coureur peut poursuivre, prévenir l’organisation en cas de problème et parfois revenir en arrière pour retrouver quelqu’un qui s’est arrêté. « Le serre-file, c’est une sécurité, c’est finir la course pour clôturer la course mais c’est surtout que tout se déroule bien tout au long de la course. » Une responsabilité qui n’a rien d’anecdotique, surtout lorsque la fatigue transforme progressivement un coureur en personne vulnérable.
On était plutôt des tremplins, un peu les porte-avions, pour arriver sur la ligne finale.
Christelle insiste d’ailleurs sur un point : être serre-file ne consiste surtout pas à imposer son propre rythme. Le coureur reste maître de sa course. Le bénévole observe sa respiration, sa posture, sa coordination, vérifie qu’il possède encore de l’eau et intervient lorsque quelque chose semble anormal. « L’idée, c’était de laisser quand même le coureur dans son espace de course », explique-t-elle. Certains veulent discuter, d’autres préfèrent avancer en silence. Le bon serre-file doit comprendre la différence. « Le petit mot “je te vois, je t’écoute” », résume Christelle. Une présence plus qu’une compagnie permanente. Et parfois, cette présence suffit à relancer quelqu’un. À l’approche de la fin, Christelle et ses deux collègues se relaient autour de la dernière coureuse, accélérant légèrement lorsque la barrière horaire menace, puis revenant à son rythme. « On était plutôt des tremplins, un peu les porte-avions, pour arriver sur la ligne finale. »
Une jolie façon de résumer le rôle : le serre-file ne court pas à la place du dernier, mais peut lui donner juste assez d’énergie pour continuer. Car il faut aussi savoir faire l’inverse. Dire qu’il est temps de s’arrêter. Savoir dire non. Pieds très abîmés, matériel dégradé, fatigue trop importante, chaleur, certaines situations ne permettent plus de pousser quelqu’un jusqu’à l’arrivée. Le serre-file doit alors évaluer, discuter et, si nécessaire, alerter le PC course ou les secours. C’est probablement l’une des parties les plus délicates de la mission, puisqu’il faut soutenir un coureur tout en acceptant parfois de mettre un terme à sa course. Une frontière difficile à trouver entre encouragement et sécurité.
… jusqu’au dernier
C’est ce qui rend le poste aussi particulier. Le serre-file n’est pas là pour performer, mais pour permettre à quelqu’un d’autre de réaliser la sienne. Cela demande un minimum de condition physique, évidemment, mais Christelle estime que l’essentiel est ailleurs. « C’est surtout vraiment être disponible psychiquement sur l’instant T pour l’autre. » Pendant plusieurs heures, il faut rester concentré, disponible et capable de gérer l’imprévu. « On n’est pas dans notre course à nous et notre confort à nous, on veille au bon déroulement pour les autres. » Cette position explique aussi pourquoi les serre-files sont si peu visibles. Ils n’apparaissent qu’auprès des derniers, lorsque la majorité des spectateurs est déjà partie et que les premiers bénévoles commencent parfois à ranger.
Il existe pourtant un autre personnage pour accompagner cette fin de course : la voiture-balai. Pas forcément présente sur toutes les épreuves, elle suit elle aussi les derniers kilomètres et peut devenir un petit monde à part derrière le peloton. Sur le Marathon de la Bière, Anaïs Soliac, chargée de communication chez TOMA Intérim, prend depuis deux ans le volant d’une 4L qui a une histoire bien particulière. La voiture avait participé au 4L Trophy en 2022 avant de devenir un objet de communication pour l’entreprise. Depuis 2024, elle a aussi trouvé sa place derrière les marathoniens. En 2025, Anaïs et son équipe ont ainsi parcouru les 42 km en environ sept heures, en suivant notamment « Dupond et Dupont » et d’autres coureurs particulièrement festifs.
Cette année, la mission a pris une tournure plus mouvementée : la 4L a accompagné un duo d’Allemands qui n’avaient jamais couru avant de se lancer sur marathon, puis l’une des doyennes de l’épreuve. Jusqu’à ce que la mécanique décide, elle aussi, de fermer la marche. Après le 30e kilomètre, une importante fuite de carburant et un moteur qui commençait à chauffer avec les températures élevées ont finalement contraint l’équipe à immobiliser la voiture. Une fin de carrière pour la 4L en tant que voiture-balai, après deux années passées à rouler au rythme des derniers coureurs. Mais l’anecdote dit quelque chose de cette position particulière à l’arrière : ici aussi, il y a moins de chrono que de rencontres, de solidarité et d’imprévus. « C’est une mission que j’ai adorée, conviviale, avec beaucoup de rencontres, de solidarité et forcément quelques anecdotes à raconter », raconte sobrement Anaïs.
Ils (les derniers) sont aussi forts que les premiers, parce que le but, c'est de franchir la ligne d'arrivée et d'aller au bout de soi-même.
Même accueil pour tous
À Vannes, lorsque Christelle et les dernières participantes approchent enfin du port, les familles sont là, les encouragements reprennent et la tension retombe. « Quand ils nous voient arriver sur le port de Vannes, ça fait un effet de libération pour tout le monde. » Puis vient l’émotion. « J’avoue qu’on pleure avec le dernier. »
C’est aussi ce qui explique pourquoi le rôle peut donner envie d’y revenir. On passe des heures à accompagner quelqu’un que l’on ne connaissait pas au départ, à l’observer, l’encourager, parfois le pousser à continuer, avant de le voir franchir la ligne. Louna, elle, est ressortie du Semi du Ventoux avec une conviction similaire. Après avoir passé plusieurs heures avec ceux qui fermaient la course, elle regarde différemment ces coureurs qu’elle remarquait à peine auparavant. « Ils sont aussi forts que les premiers, parce que le but, c’est de franchir la ligne d’arrivée et d’aller au bout de soi-même. Qu’on soit premier ou dernier, il n’y a pas d’importance. » Une course débarrassée d’une partie de son chrono, de son classement et de ses enjeux, mais pas de son importance.
Christelle tient d’ailleurs à ce que cette importance se retrouve jusque dans les derniers mètres. « J’attache aussi beaucoup d’importance à ce que les derniers aient le même type d’accueil que les premiers quand ils arrivent. » Parce qu’une course ne se résume pas à celui qui la gagne. Il y a aussi celui qui met quatre, cinq ou six heures à atteindre la ligne, celui qui doute, celui qui marche, celui qui veut abandonner mais repart finalement, et celui qui arrive bien après que les projecteurs se sont tournés ailleurs. Derrière lui, il y aura peut-être trois bénévoles, une balise GPS, une voiture-balai et quelques encouragements. Mais tant qu’il n’est pas arrivé, la course continue.
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