Culture running : La solitude du coureur de fond
En 1962, Tony Richardson adapte au cinéma une nouvelle d’Alan Sillitoe et signe l’un des films les plus marquants du Free Cinema anglais, La solitude du coureur de fond. Plus de 60 ans après sa sortie, cette chronique sociale, portrait d’une jeunesse ouvrière, demeure un essentiel du cinéma britannique. Désuet dans sa forme, le film est encore porteur d’une énergie certaine sur le fond.
Il existe des films « générationnels », qui viennent en quelque sorte photographier une époque et deviennent des œuvres symboles. C’est le cas du film britannique The Loneliness of the Long Distance Runner, connu en France sous le nom de La solitude du coureur de fond. Sorti en 1962, au cœur des bouleversements culturels britanniques, le film de Tony Richardson raconte l’histoire de Colin Smith, jeune homme issu des classes populaires de Nottingham, envoyé dans un centre de redressement après un cambriolage. Doué pour la course de fond, il devient pour l’institution un espoir sportif, un jeune homme qui serait en en mesure de représenter la capacité du système dominant à « redresser » les jeunes rebelles. On notera des similitudes avec Orange Mécanique de Stanley Kubrick sur ce dernier aspect. Le film se moque de la petite bourgeoisie et des institutions. Une scène pour illustrer ce propos ? Peu après une heure de film, on voit les deux personnages principaux regarder un discours politique à la télévision en coupant le son, riant devant le spectacle de cet homme de pouvoir ainsi « éteint ».
Le film illustre une époque où les premières déceptions sociales de l’après-guerre apparaissent partout en Europe. Au cinéma, le néo-réalisme s’impose en Italie, la nouvelle vague en France et en Angleterre, c’est l’heure du Free cinema et du British New Wave. Des mouvements culturels qui suivent un certain ras le bol de la jeunesse devant les institutions. Le film se veut réaliste et se pose aux cotés des classes ouvrières anglaises.
La British New Wave, une nouvelle vague anglaise
Lorsque The Loneliness of the Long Distance Runner sort sur les écrans britanniques en 1962, le cinéma anglais est en pleine révolution. Depuis la fin des années 1950, plusieurs cinéastes, dont Tony Richardson, cherchent à rompre avec un cinéma de studio jugé bourgeois et artificiel. Le réalisateur et son équipe tournent dans les rues, utilisent des décors naturels et les mouvements de caméra sont souvent « sauvages ». La course à pied est ici un prétexte et symbolisent la prise en otage du sport par une certaine classe. Pendant ses longues séances d’entraînement, le jeune Colin Smith revisite mentalement son existence : la pauvreté, la mort du père, le mépris social, la délinquance comme échappatoire… La course à pied représente ici un espace de liberté intérieure plus qu’un marqueur social, à laquel il est trop souvent réduit, encore aujourd’hui. Les séquences de course alternent avec des flashbacks fragmentés et des monologues intérieurs qui traduisent l’état psychologique du personnage. Le film, disponible sur de nombreuses plateformes de streaming, a vieilli mais certaines scènes sont jubilatoires. Son final est devenu célèbre : au moment de franchir la ligne d’arrivée, Colin choisit délibérément de s’arrêter et de laisser gagner son adversaire. Le personnage préfère la liberté à la victoire.
Alan Sillitoe, porte-voix de la classe ouvrière anglaise
Le film prend de l’épaisseur et du sens quand on s’intéresse à l’histoire d’Alan Sillitoe, auteur de la nouvelle The Loneliness of the Long Distance Runner, parue en 1959. Né en 1928 à Nottingham dans un milieu ouvrier extrêmement modeste, Sillitoe grandit dans une Angleterre marquée par le chômage, la guerre et les inégalités sociales. Son père travaille dans une usine de bicyclettes, tandis que la famille vit dans une grande précarité. Très tôt, l’écrivain développe une conscience aiguë des rapports de classe qui nourrira l’ensemble de son œuvre. Après avoir quitté l’école à quatorze ans, il travaille en usine avant de s’engager dans l’armée. C’est durant une longue convalescence liée à la tuberculose qu’il commence à écrire. Son expérience personnelle irrigue profondément ses récits : les quartiers ouvriers de Nottingham, la frustration sociale, la violence économique et l’hostilité envers les institutions deviennent les matériaux centraux de son univers littéraire. En 1958, Sillitoe connaît le succès avec Saturday Night and Sunday Morning, roman immédiatement considéré comme l’un des textes fondateurs de la littérature ouvrière britannique moderne. Le livre est adapté au cinéma dès 1960. Ce succès ouvre la voie à The Loneliness of the Long Distance Runner, publié dans un recueil de nouvelles.
Un manifeste générationnel
Dès sa sortie, La solitude du coureur de fond est un phénomène, même s’il ne connaît pas un succès commercial comparable aux grandes productions. Il trouve sa place dans les milieux dits intellectuels et chez les cinéphiles européens. Tony Richardson apparaît alors comme l’un des chefs de file d’une génération décidée à montrer une autre Angleterre : celle des usines, des quartiers ouvriers et des jeunes sans avenir. Le film influencera de nombreux réalisateurs de cette « lignée », de Ken Loach à Shane Meadows (auteur notamment du superbe This in England). Le personnage de Colin Smith (numéro 14 ci-dessous) devient rapidement une icône de la jeunesse contestataire. Avant les mouvements étudiants de la fin des années 1960, il incarne déjà le refus des hiérarchies traditionnelles et la méfiance envers toutes les institutions. Le film marque également les débuts au cinéma de Tom Courtenay, dont la carrière explosera ensuite. L’acteur sera anobli en 2001 par la Reine d’Angleterre.
Certains y verront une certaine ironie..