Et si courir un marathon changeait la vie ? Pour certains, cette fameuse distance marque un tournant. Certains retrouvent confiance en eux, démissionnent, déménagent ou portent un autre regard sur les autres. On a rencontré plusieurs coureurs pour qui les 42,195 km ne se sont pas arrêtés à la ligne d’arrivée.
L’appel du marathon. Ce n’est pas pour tout le monde. Certains sont même passés à côté pendant des années. Jusqu’à ce qu’une occasion se présente… et que leur vie s’en trouve transformée. « Ça a complètement bouleversé mon cerveau, confie Michaela, surnommée Micky. Depuis, j’ai trouvé une confiance en moi-même qu’avant je n’avais pas ». Évidemment, on ressort d’un marathon épuisé, courbaturé, le corps meurtri. Mais surtout ému, fier, et galvanisé. « Si tu veux changer ta vie, cours un marathon », déclarait Emile Zátopek, légende de l’athlétisme tchécoslovaque. Aller au bout d’un marathon demande un engagement physique et mental qui modifie la perception de ses propres limites. Au-delà du sport, l’épreuve peut alors prendre une dimension symbolique : celle d’un bouleversement qui exige du temps, de l’effort et la volonté de rallier l’arrivée malgré les moments de doute.
Pour métamorphoser son quotidien, il faut d’abord accepter de s’engager pleinement. Dans la course à pied, par exemple. Puis viennent les décisions et leur mise à exécution : démission, déménagement, rupture amoureuse… Ce qui en découle ? Un rapport à soi renouvelé et un sens nouveau donné à son existence. « Quand on arrive sur une ligne d’arrivée, on a un sentiment énorme d’accomplissement. On a franchi un seuil, une étape qui nous a tellement coûté d’efforts que ça va nous renforcer durablement sur l’estime de soi, sur notre confiance dans nos capacités d’action », développe Veronica Vieira, psychopatricienne.
Le changement commence dès les premières foulées
Il faut six ans à Micky pour reprendre sa vie en main. Après avoir quitté son pays natal et s’être installée à Puteaux avec son conjoint en 1994, elle perd pied. Tout ce qui l’animait en Italie a disparu. Elle passe son temps à s’occuper de ses deux enfants. « J’avais perdu tous mes repères. La musique, ça a toujours été ma vie. Je jouais partout, pour des fêtes, des mariages, des concerts, et en arrivant ici, ça a été le vide. Personne ne me connaissait, je n’avais pas de réseau », se souvient la chanteuse et pianiste.
Les journées s’enchainent et elle broie du noir. Mais une soudaine lueur apparaît dans sa trajectoire. En 2000, une rencontre l’a pousse à s’inscrire au Marathon de Paris. Elle a alors encore peu d’expérience en course à pied. « Il manquait deux jours avant la fin des inscriptions. Je me dépêche de faire le certificat médical, puis de payer les 90 francs », poursuit-elle. Déjà dans sa tête, le monde change.
Cet objectif qui lui paraît « impossible » la stimule tellement qu’elle en oublie tous ses soucis. « Pour beaucoup de femmes, la course vient répondre à une faille narcissique, au bon sens du terme. Micky avait des problèmes de santé, mais c'est une warrior avec un cœur énorme, raconte la patricienne en psychologie, licenciée au même club d’athlétisme qu’elle. Quand je reçois une personne qui est anxieuse, je tente de lui expliquer que c'est son mental qui joue contre elle et qu'en fait, si elle veut, elle peut essayer d'apprendre à être positive envers elle-même. Tout ça, c'est le sport qui me l'a appris. »
Veronica puise dans son expérience personnelle pour accompagner psychologiquement ses patients. Pour elle, c’est l’objectif du marathon qui a transformé sa vie. La course à pied l’a sauvée, surtout dans sa relation avec son ex-compagnon. Mais pas question pour elle de se motiver à aller courir sans compétition qui se profile à l’horizon. « Si je n'ai pas de challenge, je ne cours pas. Comme je ne peux pas faire de trail parce que j'habite à Paris et que j'ai deux enfants, le marathon est mon Graal. Ce qu’il m'a fait comprendre, c'est la force de l'autodiscipline et du mental. Et quand on veut le retranscrire dans sa vie de tous les jours, c'est incroyable. »
Le jour où tout bascule
En deux mois, Michaela devient marathonienne. « Ça a changé ma vie. Je me suis dit : ‘Je suis capable de faire ça, donc je peux tout faire’ », assure-t-elle. À partir de ce moment-là, elle s’inscrit à une formation pour trouver un emploi, au conservatoire et décroche un poste dans un label de disques. « Aujourd’hui, le chant est mon métier, je suis professeure », ajoute-t-elle.
Pour Veronica Vieira, Micky illustre un mécanisme qu’elle observe chez de nombreuses femmes : elle « court après l’estime de soi ». « À différents niveaux, on va courir pour se donner confiance en soi et trouver de la valeur dans le regard de la société qui nous en avait privé ou dont on s’était soi-même privée par différentes blessures », explique-t-elle. La notion de « faille narcissique » évoquée plus haut réapparaît dans sa réflexion. Veronica dit s’y être elle-même confrontée avant de découvrir la course à pied. « Une révélation » qui s’est imposée à elle alors qu’elle exerçait dans la finance, comme responsable de levée de fonds et d’investissements.
Samantha, elle, n’en était pas à ses premiers 42,195 km, lorsqu’elle a senti quelque chose basculer. Au cours de ce troisième marathon, alors qu’elle résiste à la douleur de l’effort, des pensées jusque-là diffuses se précisent. « Je me suis dit que j’allais parler à mon chef, puis que j’allais déménager, partir à la montagne faire du trail, se remémore-t-elle. Cela faisait un moment déjà que j’y pensais. » Un an plus tard, elle habite à Lyon et se réjouit d’avoir retrouvé des amis avec qui elle sillonne les Alpes.
Quand une course change un regard sur le monde
Le marathon peut apprendre la résilience, la patience, ou encore l’humilité. Mais parfois, c’est une course en particulier qui fait prendre à la vie un tournant inattendu. Le Comrades Marathon, un ultramarathon de 90 km ponctué de montées et de descentes, a marqué la vie de Benjamin Nominé, un passionné de course à pied.
Il y était d’abord allé pour le challenge de 90 km. Mais après sa première participation, un ami l’emmène découvrir une école. « On avait aussi passé une journée complète dans un endroit qui s'appelait La Ferme, venant en aide à des déficients mentaux, des personnes qui avaient subi de gros traumatismes dans la vie. » Il y passe une journée, apporte des vêtements et des dons, participe à la préparation des repas. « Et c’est là que j’ai eu mon déclic en me disant qu’il y a tellement de choses qui se passent autour de cette course », se rappelle-t-il.
Pour Benjamin, le Comrades ne se résume alors plus aux 90 kilomètres à parcourir dans le KwaZulu-Natal. Il découvre une philosophie autour de cette course, appelée Ubuntu : « Je suis parce que nous sommes ». Une vision humaine qui considère qu’on grandit grâce aux autres et qu’on a une responsabilité envers la communauté. « Ce n’est pas un slogan, ça se vit vraiment. On le voit dans les coureurs, dans les bénévoles, dans l’énergie des spectateurs. L’idée, c’est qu’il y a un accomplissement individuel qui prend encore plus de sens parce qu’il bénéficie aux autres. C’est une course qui transforme un effort en solidarité », sourit-il.
Depuis, son engagement dépasse la course elle-même. Benjamin participe à des actions caritatives et mène notamment une collecte de fonds annuelle pour Rise Against Hunger. Il a également mobilisé la fondation de son entreprise pour financer la rénovation de l’éclairage d’une école accueillant des enfants handicapés sur le parcours du Comrades.
À l’issue de son dixième Comrades, en juin 2027, il deviendra « dossard vert » et aura un numéro de dossard attitré à vie. Un moment fort, alors que l’événement national sud-africain célébrera son centenaire. Comme quoi, l’expérience du marathon est éternelle.
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