« Tu feras toujours mieux que ceux qui sont dans leur canapé » : courir en surpoids, ce marathon invisible avant même le départ
Avant même de penser au chrono, certains doivent déjà courir contre autre chose : le regard des autres. Dans un univers où le running affiche souvent des corps affûtés et des performances parfaites, prendre le départ en surpoids demande parfois davantage de courage que d’endurance. À 147 kg, Michael Bettocchi a pourtant décidé de se lancer un défi que beaucoup jugeaient impossible : courir un marathon.
Le 8 avril 2024, Michael Bettocchi rentre du boulot, allume la télé, et tombe sur les images du Marathon de Paris. Des milliers de corps en mouvement sur les Champs-Élysées, la sueur, les dossards, l’émotion des lignes d’arrivée. Vendeur-livreur messin de 38 ans, il se retourne vers ses amis et lâche une idée en l’air : « Et si on en faisait un ? » Ses potes rigolent. Lui aussi, un peu. Mais quelque chose reste. Quelques semaines plus tard, Michael monte sur une balance pour la première fois depuis des années. L’affichage tombe : 147 kg. Il pensait faire dans les 125, 130. Son IMC frôle les 47. Obésité morbide, selon les classifications médicales. Marathon possible, selon lui. « La meilleure décision de ma vie, de m’être dit un jour : cette folie-là, courir un marathon avec ce corps-là », souffle celui qui adore faire rire.
147 kg au départ, zéro excuse à l’arrivée
Il y a des histoires de running qui parlent de records, de podiums, de sous-deux heures. Et puis il y a celle de Michael, qui parle de lacets difficiles à nouer, d’un premier footing de 1,7 km en 14 minutes autour de sa maison de Marly, banlieue de Metz, et d’un objectif posé sur deux ans : boucler un marathon avant ses 40 ans. Le premier mois, il perd 11 kg. Pas parce qu’il se met au régime avec un tableau Excel et une application de calories. Parce que courir lui donne envie de faire attention à ce qu’il mange. « Le sport ne fait pas maigrir en soi, mais ça t’encourage à être plus discipliné à côté, martèle-t-il. Et c’est ça qui fait maigrir ».
Pendant un an et demi, il enchaîne les petites séances, lentement, très lentement. Au kilomètre 26 de son premier marathon de Metz, le 12 octobre 2025, il se retrouve en territoire inconnu, la distance la plus longue qu’il ait jamais parcourue. Il finit quand même. Sans marcher. À 107 kg, soit 40 de moins qu’au départ. Deux semaines plus tard, son livre Mon Marathon sort sur Amazon. Autopublié, décalé, drôle. L’histoire d’un gros qui a décidé de courir, et qui raconte tout sans filtre ni leçon de morale.
Le regard, ce poids supplémentaire
Avant de parler genoux et tendons, il y a un sujet que les guides de running n’abordent presque jamais franchement, celui de la charge mentale que représente le regard des autres quand on prend le départ avec un corps qui ne ressemble pas aux affiches des grandes courses. Pas besoin d’une étude scientifique pour comprendre que cette pression-là existe. Il suffit d’en parler avec ceux qui la vivent. Camille, 34 ans, infirmière à Lyon, a attendu deux ans avant d’oser s’inscrire à son premier 10 km. « Je m’entraînais le matin à 6h pour que personne ne me voit courir, dévoile-t-elle avec pudeur. J’avais honte de ma lenteur, honte de mon corps. Et puis un jour, j’ai croisé un groupe de coureurs qui m’ont encouragée sans me connaître. Là, quelque chose a basculé ».
Michael en parle avec une franchise assez rare dans le milieu. Au début de ses sorties, il repérait les autres coureurs en surpoids. Pas par jugement, plutôt par solidarité implicite. « On est dans le même bateau », souffle-t-il. Le Messin regardait aussi les performances des autres, se comparait à des types de 70 kg qui avalaient les kilomètres, sans jamais intégrer que cette comparaison n’avait strictement aucun sens. « J’ai fait mon marathon en 5h à 108 kg. Il y a cette variable-là du poids qu’il faut prendre en compte, ajoute-t-il. Mais j’ai des gars qui sont capables de me dire : tu es meilleur que moi, parce que tu rajoutes tant de minutes par kilo ».
Les haters, entre guillemets, j’en ai très peu. Et puis, ils mettent de l’essence dans le moteur, finalement
Des remarques désobligeantes, il en a eu. Quelques commentaires sur Facebook après son passage sur France 3 Lorraine. Un type sur les réseaux qui a écrit sous une vidéo de son marathon de Paris que « ça se voit qu’il ne court pas assez vite. » Son meilleur ami a répondu à sa place en remettant les pendules à l’heure. Michael, lui, n’a pas répondu. « Les haters, entre guillemets, j’en ai très peu, confie-t-il. Et puis, ils mettent de l’essence dans le moteur, finalement ». Ce qui l’a le plus frappé, c’est l’inverse : la bienveillance quasi-systématique du monde de la course à pied. Le gars croisé lors d’une reconnaissance du parcours messin, qui lui a lancé : « Tu feras toujours mieux que ceux qui sont dans leur canapé. » Une phrase qui l’a suivi jusqu’à la ligne d’arrivée.
Sofiane, 27 ans, se souvient d’une réflexion entendue au départ d’un semi-marathon. « Un mec derrière moi a murmuré à son ami : ‘Il va finir ça, lui ?’ J’ai mis un point d’honneur à le doubler au kilomètre 18, raconte ce jeune comptable à Bordeaux. Je n’ai rien dit en le dépassant. Mon chrono a parlé à ma place. » Il sourit en racontant ça, mais reconnaît que la pique lui a mis du plomb dans la tête pendant plusieurs kilomètres. « Le truc avec les remarques, c’est qu’elles arrivent toujours au mauvais moment ».
Courir gros, les vraies questions médicales
Derrière la question du regard, il y en a une autre, plus concrète. Courir avec un excès de poids significatif, est-ce dangereux pour le corps ? La réponse est nuancée, et souvent mal formulée. À chaque foulée, les articulations absorbent un choc équivalent à deux à trois fois le poids corporel. Chez quelqu’un qui pèse 147 kg, l’impact est donc considérable. Ce n’est pas rien. Mais ce n’est pas non plus une raison d’abandonner l’idée avant d’avoir chaussé les baskets.
Des études scientifiques montrent que la course à pied n’augmente pas systématiquement le risque d’arthrose, même chez les personnes en surpoids. Une recherche publiée dans le Journal of Orthopaedic & Sports Physical Therapy révèle que les coureurs réguliers, y compris ceux avec un IMC élevé, présentent souvent moins de risques d’arthrose que les personnes sédentaires. Courir favorise le renforcement des muscles qui soutiennent les articulations et stimule la production de liquide synovial, essentiel pour les cartilages.
Ce qui fait vraiment la différence, c’est la progressivité. Augmenter trop vite les volumes, changer de chaussures sans s’y préparer, alterner les surfaces sans transition… voilà les vraies origines des blessures, bien plus que le poids lui-même. « J’ai mis quatre mois pour courir dix kilomètres d’une traite, résume Michael Bettocchi. Aujourd’hui, je les fais facilement. Le corps, quand on lui laisse le temps, il suit ».
La lenteur n’est pas un problème. L’impatience, oui
Avant de se lancer, quelques étapes s’imposent quand même. Un test d’effort chez un cardiologue, un électrocardiogramme d’effort pour s’assurer qu’on est bien apte à reprendre une activité physique, et idéalement, un bilan articulaire si des douleurs chroniques existent déjà. Michael l’a fait, après quelques mois de course à l’instinct. Il le dit lui-même avec l’honnêteté qui caractérise tout son discours : « Quand tu écoutes les avis médicaux, il faut au moins trois ans pour faire un marathon, glisse cet ancien footballeur de district. En gros, j’ai grillé tout ça ».
Clara travaille, elle, régulièrement avec des coureurs débutants en surpoids près de Nantes. Son conseil revient toujours au même point de départ. « La première chose que je dis, c’est d’oublier l’allure et d’apprendre à respirer, précise la préparatrice physique. Quelqu’un qui court trop vite pour son niveau se blesse. Quelqu’un qui court à son propre rythme, même lentement, progresse. La lenteur n’est pas un problème. L’impatience, oui ».
Le dossard comme passeport
Il y a un moment précis où Michael Bettocchi a compris qu’il faisait partie du monde de la course à pied. Pas à la ligne d’arrivée d’un marathon. Bien avant. Le jour de sa première course de 10 km, à Metz, quand il s’est retrouvé dans le flot des autres coureurs avec un dossard dans le dos. « Je me suis dit que j’allais être dernier, évoque-t-il avec du recul. Tant que je l’aurais fini, c’était bon. » Il a bouclé le parcours en 1h06, sans bobos, et a découvert ce qu’il appelle « le pouvoir du dossard ». Cette sensation d’appartenir à quelque chose, d’être porté par la dynamique collective.
Au Marathon de Paris, six mois après son premier marathon de Metz, il partait dans le même SAS que Zack Nani, personnalité bien connu des téléspectateurs de France TV pour s’être préparé dans l’émission Marathon pour tous aux côtés de Robert Pirès, lui aussi en partance d’un poids de départ conséquent. Michael ne lui a pas parlé. Mais il a trouvé quelque chose de symbolique dans cette coïncidence : deux gars partis de loin, dans le même départ.
Le public parisien l’a encouragé tout au long du parcours. Ses cinq amis, inscrits dans la foulée de son propre défi, ont couru avec lui. L’un d’eux aurait pu faire bien mieux en temps. Il a choisi de rester aux côtés de Michael. Un des autres lui a dit en arrivant qu’il le remerciait de l’avoir embarqué dans l’aventure. « Un marathon, c’est une aventure humaine exceptionnelle », ne peut s’empêcher de répéter Michael.
Thomas, 24 ans, sorti de son premier semi de Marvejols-Mende avec dix kilos de trop selon son médecin et un sourire jusqu’aux oreilles, dit que personne ne lui a jamais fait la moindre réflexion sur un départ. « Au contraire. Un vieux monsieur de 70 ans m’a tapé dans le dos juste avant le coup de pistolet en me disant : ‘Le plus dur, c’est d’être là, lance ce nouveau fada de fractionné. Le reste, ça vient tout seul.’ Je ne sais pas si c’est vrai, mais sur le moment, j’y ai cru ».
« Les gros, il faut y aller »
Si Michael avait un message pour quelqu’un qui se dit trop lourd pour courir, il le formulerait sans fioritures : y aller !. Avec les nuances qui s’imposent, il y a des gens qui ne peuvent pas courir à cause de douleurs réelles, et la marche rapide reste une option valide. Mais pour ceux dont le frein principal est psychologique, le message ne laisse pas de place au doute. « Ceux qui font, ils ne diront jamais rien, insiste-t-il. Ceux qui font et qui sont gros en plus, ils savent que c’est hyper dur. Donc ceux qui font, ils ne jugent pas. Ceux qui jugent, c’est les autres. Et puis on s’en fout ».
Il suffit de commencer. Dix minutes. La moitié en marchant. La semaine d’après, onze minutes. Le corps s’adapte. L’habitude s’installe. Et l’habitude, comme il le dit avec un sourire dans la voix, c’est juste un changement de routine qu’on finit par ne plus questionner. Camille, la même infirmière qui s’entraînait dans le noir à 6h du matin, a terminé son premier semi-marathon en 2h19. Sur la ligne d’arrivée, elle a pleuré. « Pas de tristesse, pas de soulagement. Juste la fierté de m’être prouvé quelque chose, livre-t-elle. Aucun regard extérieur ne peut te donner ça ».
Son fils, quatre ans aujourd’hui, ne sait pas d’où son père est parti. Quand il le voit courir, il pense que c’est normal. C’est un peu pour ça, aussi, que Michael a écrit Mon Marathon, pour que son gamin sache un jour, en lisant le livre, que rien dans cette histoire n’était évident. Et que c’était peut-être la meilleure décision de sa vie.
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