Semi-marathon de Paris : Sine Qua Non et HOKA dénoncent le harcèlement des coureuses
Le 8 mars dernier, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, 50 000 coureurs et coureuses se sont élancés lors du Semi-marathon de Paris. Une affluence record, marquée par la victoire de l’Éthiopienne Ftaw Zeray en 1h05’12, nouveau record de l’épreuve chez les femmes, et du Kenyan Kennedy Kimutai. HOKA et l’association Sine Qua Non ont profité de la visibilité de l’événement pour dénoncer le harcèlement que les femmes peuvent subir lors de leur pratique sportive.
23 000. C’est le nombre de participantes au départ, soit 46% du peloton. Un chiffre en progression, dans un sport dont elles ont longtemps été exclues. De plus en plus de coureuses se lancent dans la compétition et investissent l’espace public. Mais, selon une étude RunRepeat publiée en 2023, près de 45% des femmes déclarent avoir déjà subi du harcèlement de rue en courant. Elles sont aussi 2,6 fois plus susceptibles d’être harcelées que les hommes. Les conséquences sont concrètes : plus d’un tiers d’entre elles ont réduit leur fréquence de course, changé d’activité ou arrêté complètement. La liberté de courir reste donc incomplète.
| Une action marquante
HOKA et Sine Qua Non ont souhaité rendre visible ces coureuses manquantes, celles qui ont renoncé ou réduit leur pratique par peur du harcèlement. Un sas de départ vide, placé en tête de course, pour symboliser les coureuses absentes. Lors du Semi de Paris, HOKA et Sine Qua Non ont marqué les esprits en mettant en lumière un phénomène encore trop répandu, le harcèlement des femmes dans la course à pied.
Ce sas, volontairement vide avant le passage des participants, affichait simplement une inscription noire : « Courons ensemble pour que ce sas ne soit plus jamais vide ». Une manière concrète et symbolique de matérialiser une réalité trop souvent invisible.
« Nous portons le droit de courir où nous voulons, quand nous le souhaitons, et nous œuvrons pour libérer cette parole à travers des actions concrètes », explique Tiphaine Poulain, co-fondatrice de Sine Que Non. « Ce marquage physique symbolise cette absence et permet de sensibiliser le public. Aujourd’hui, courir n’est malheureusement pas la même expérience pour un homme que pour une femme ».
L’association Sine Qua Non
- Sine Qua Non a été créée en 2017, à l’initiative de Mathilde Castres. Après une agression sexuelle, elle se met à courir pour canaliser colère et incompréhension. Le mouvement MeToo lui fait prendre conscience qu’elle est loin d’être un cas isolé. Le sport lui sauve la vie. Partager sa pratique devient alors une évidence. Son intuition : le sport possède une capacité de médiation très intéressante pour créer un dialogue et redéfinir un cadre ensemble.
- L’association se structure d’abord autour d’une course caritative avant d’élargir ses actions. Les Sine Qua Non Squads, présents dans une trentaine de villes en France, proposent des sorties mixtes, gratuites et presque quotidiennes. L’objectif : se réapproprier l’espace public en courant collectivement, notamment dans des lieux, à des horaires et dans des tenues que les femmes peuvent éviter par peur.
- Les créatrices appellent à mettre du sport dans nos vies et à prendre notre place dans l’espace public pour s’émanciper. Leur but est aussi de créer un dialogue entre les femmes et les hommes, à travers des courses et rassemblements mixtes.
- Sine Qua Non agit pour mobiliser la société autour des violences sexistes et sexuelles, en s’appuyant sur le sport comme levier d’engagement.
| Une problématique peu visible
« C’est HOKA qui est venu à notre rencontre avec cette idée du sas manquant, précise Tiphaine Poulain. Nous échangeons régulièrement avec les équipementiers, qui connaissent très bien les runneuses ». Une évolution notable sur un sujet encore peu reconnu lors de la création de l’association en 2017. Elle se souvient d’institutions publiques et d’acteurs du sport qui comprenaient, mais minimisaient encore l’ampleur du phénomène et ses conséquences.
« Depuis sept ans, nous travaillons à rendre visibles des témoignages que personne ne voulait entendre ni exprimer. C’est un vrai travail de libération de la parole. Ce n’est jamais facile d’assumer avoir été harcelée, avoir eu peur d’aller pratiquer son sport ou avoir renoncé. L’intérêt grandit progressivement, et les marques s’emparent désormais du sujet », se réjouit la cofondatrice.
Ce « SAS manquant », imaginé par l’agence Pavillon Noir, représente toutes les femmes absentes de la ligne de départ à cause du harcèlement. « L’objectif n’est pas seulement de montrer une réalité, mais d’en révéler les conséquences et la finalité de ces comportements, des femmes qui se détournent du sport ». Dans un événement mixte, le message a touché autant les femmes que les hommes. Ce sas vide, très concret, a permis de rendre cette image frappante.
Le projet a rapidement conquis l’association, et la collaboration s’est mise en place dans la foulée. Au-delà de l’image, cette initiative traduit une volonté d’accompagner un changement durable. « La question n’était pas de savoir qui porte le message, mais comment le rendre le plus impactant possible. Avec HOKA, nous avions le même objectif, trouver la meilleure façon de le faire comprendre et de le faire retenir ».
| 8 mars, événement majeur et performances pour plus d’impact
Le choix d’un message fort et engagé, le 8 mars, n’est pas anodin. Près de 50 000 coureurs et un grand nombre de spectateurs étaient présents. Cette distance occupe une place particulière pour Sine Qua Non. L’association souhaitait initialement l’intégrer à sa propre course, mais de nombreuses femmes ont exprimé un sentiment d’illégitimité. Format plus exigeant, manque de confiance, autocensure… Les freins sont multiples. L’association se positionne également sur la féminisation du Marathon de Paris, l’un des moins féminisés parmi les grandes épreuves.
« Le Marathon de Paris est en avril, ce qui signifie que la préparation se déroule en hiver, quand la nuit tombe vite. Elles se tournent donc davantage vers des courses d’automne. C’est pour cette raison que prendre la parole lors du semi avait un effet d’entraînement très positif sur le sujet. Sur cette distance intermédiaire où il y a eu un nombre record de femmes, un 8 mars, avec un record de l’épreuve féminin pulvérisé, des performances de haut niveau et de la visibilité, tout y était. »
Tiphaine Poulain
| « Faire compter chaque coureuse »
Dans la dynamique de la campagne « Faire compter chaque coureuse », un film, une prise de parole et un appel à projets ont été lancés. L’objectif, soutenir le développement du running féminin et encourager les initiatives locales. Les Sine Qua Non Squads permettent aux runneuses de courir ensemble dans un cadre sécurisant.
HOKA poursuit son engagement aux côtés de l’association dans le développement de ces groupes. « Le sujet gagne en légitimité lorsque les marques prennent la parole », souligne Tiphaine Poulain. Ce sas vide a été vu par énormément de monde, l’impact est là, et c’est aussi grâce aux prises de position des équipementiers ».
Sine Qua Non collabore également avec Nike, partenaire dès le lancement des Squads. Lors des premiers rassemblements, 1500 participants étaient présents. Elles et ils seront 10 000 le 28 mars prochain. « Il y a l’effet marque qui attire. Et donc cela contribue à accompagner le développement de la pratique de la course chez les femmes », se réjouit l’intéressée. « Nous voulons accompagner les femmes qui ont lâché les baskets pour qu’elles retrouvent leur liberté et le plaisir de pratiquer », argumente cette dernière.
| L’éducation aux bons comportements
Malgré des avancées, le sujet reste insuffisamment pris en compte. « C’est avant tout une question d’éducation, estime la cofondatrice. Le harcèlement est encore minimisé, et les femmes culpabilisent face à ces situations. « Ces remarques, même bienveillantes en apparence, renforcent la peur et limitent la liberté : ‘tu ne devrais pas courir à cette heure-ci, ni avec cette tenue’, ‘où est-ce que tu vas, envoie moi ta localisation, ‘si tu n’es pas rentrée à telle heure, je m’inquiète’. Ces phrases normalisent l’insécurité et culpabilisent les femmes. »
« Plus nous serons nombreuses à courir, à toutes les heures et dans tous les lieux, plus cela créera un cercle vertueux entre runneuses. C’est de cette manière que nous pouvons prendre confiance et reprendre possession de l’espace public, en réalisant que d’autres femmes osent », met en lumière la cofondatrice.
Courir devrait être un droit, pas un combat. Au Semi de Paris, HOKA et Sine Qua Non ont rendu visible une réalité encore trop souvent ignorée : le harcèlement des runneuses. Avec ce sas manquant, l’absence est devenue visible. Reste désormais à faire en sorte qu’il se remplisse à nouveau, de toutes celles qui ont délaissé les baskets.
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Emma BERT
Journaliste