10 000 silhouettes violettes ont « piétiné les violences faites aux femmes » lors de la Sine Qua Non Run
Ce samedi 28 mars, 10 000 silhouettes violettes ont déferlé dans les rues du 10e arrondissement de Paris. L’association Sine Qua Non célébrait la 8e édition de cette course symbolique, visant à « piétiner les violences sexistes et sexuelles ». Une soirée forte en émotions, où femmes et hommes se sont rassemblés pour une cause commune : l’égalité.
L’événement est désormais bien ancré dans le calendrier des courses parisiennes, et au-delà, dans l’esprit de chacun. Pourtant, à son lancement en 2018, ils n’étaient que 800 à s’élancer. À l’époque, le départ n’était pas donné à proximité de la place de la République, comme aujourd’hui, mais depuis la place de la Bataille de Stalingrad.
La volonté d’organiser la course à la tombée de la nuit était présente dès le début, correspondant à un moment particulièrement significatif pour les femmes, souvent perçu comme celui où elles peuvent se sentir menacées. Le parcours, d’abord tracé autour du bassin de La Villette puis le long du Canal de l’Ourcq, traversait Pantin, Bobigny et Paris « L’endroit est idéal quand on court, sans voiture. On prolonge le canal… sauf qu’à la nuit tombée quand on est une femme, c’est quand même plus difficile. On ne s’aventure jamais trop loin à cause de cette barrière morale », raconte Mathilde Castres, co-fondatrice de l’association.

Depuis 2025, le village de la course est implanté sur la place de la République, un lieu plus central, symbole de lutte et d’union. Le départ est donné à quelques pas de là. Avec le succès de l’événement, impossible de faire autrement, il a fallu s’adapter : changer de lieu, élargir la logistique, renforcer l’organisation.
Cette année encore, la soirée s’est déroulée à une vitesse folle : les prises de parole et les ateliers (notamment de self-défense) se sont enchaînés sur la scène installée pour l’occasion. Les participants ont déambulé entre les stands, à la rencontre d’associations comme Règles Élémentaires et En Avant Tout(e)s, et ont découvert différents espaces comme la Maison Bulle pour se détendre et la tente de la clinique des ostéopathes de Cachan. Un premier échauffement dynamique, animée par Lucile Woodward, a précédé le départ du 6 km, suivi d’autres interventions enrichissantes, puis d’un second échauffement pour les participants du 10 km. Ceux-ci ont franchi la ligne d’arrivée sous les lumières des lampadaires, avant un dj set pour clôturer la journée.
| Piétiner les violences en courant
C’est en réponse aux violences sexistes et sexuelles que subissent les femmes que la course a vu le jour. Mathilde Castres se souvient d’une participante qui, lors de la première édition, a rechaussé ses baskets après dix ans d’arrêt à cause d’agression subie pendant son footing. « Ce témoignage là a marqué un tournant parce qu’on s’est dit qu’il fallait pérenniser l’événement. Il fallait qu’on agisse », insiste la présidente de l’association. Aujourd’hui encore, les comportements persistent. Les femmes continuent de voir leur pratique freinée par le danger réel de représentent certains comportements masculins.
Toutes n’ont pas vécu de violences sexuelles, et heureusement. Mais la violence sexiste, elles, reste omniprésente. Sara-Lou et Alice estiment être relativement épargnées. Pourtant, en arrivant sur le site, elles ont eu droit à un « ah ouais 430 », lancé par deux hommes. « Cette assez ironique d’entendre cette remarque sur nos fesses en venant ici », souligne la première. Deux participants, conscients de ces enjeux, n’hésiteront pas à porter le t-shirt lorsque l’occasion se présente. « Je vais profiter de faire passer le message en le mettant au volley-ball », affirme Saquib, un jeune homme. D’autres, salariés de la société AMP Visual TV, déjà sensibilisés à cette cause dans leur travail, ont tenu eux aussi à participer à cette course, en tant qu’acteurs du monde de l’audiovisuel.
« C’est assez ironique d’entendre une remarque sur nos fesses en venant ici. »
Sara-Lou, une coureuse du 6 km
| Un tracé rythmé par les cris des supporters
À 18h, ce sont d’abord les coureurs du 6 km qui ont ouvert le début des festivités. Quelle ambiance dès cette première épreuve, avec un public réparti tout au long du parcours. Fanfares, pancartes et encouragements ont accompagné les participants, dont l’âge allait de 10 à près de 80 ans. Une mamie de 76 ans, Marie, a été ovationnée par la foule tout le trajet, impressionnante par son allure malgré sa frêle carrure. « J’ai mes petits-enfants qui étaient derrière et qui vont arriver », sourit cette passionnée de course à pied, qui sort d’années compliquées et vient de perdre son mari. Sa vitesse pendant les 6 km a vraiment suscité de nombreuses réactions de la part des personnes autour d’elle. Certaines jeunes filles l’ont trouvée « trop mignonne » alors que d’autres s’exclamaient : « Elle nous met la misère ! »
Le parcours transporte les coureurs de la rue Beaurepaire, où est donné le coup de pistolet, jusqu’au Canal Saint-Martin et au bassin de La Villette. L’atmosphère est extraordinaire, les ponts étant remplis de dizaines de spectateurs et le soleil, cette année, a pointé le bout de son nez en cette fin de journée, malgré de fortes rafales de vent qui ont considérablement rafraîchi la température. La ligne d’arrivée, au bord de l’eau, dégage une réelle sensation de bien-être, partagée par les milliers de finishers. Les coureurs du 6 km n’ont qu’à suivre le balisage pour retourner à la consigne, passant à côté de la ligne de départ, où le départ du 10 km vient d’être donné.
Pour certaines, comme Lala, une ancienne basketteuse et désormais maman, cette course a représenté un véritable défi. On lit dans son regard la fierté d’avoir rallié l’arrivée, d’autant plus pour une cause qui lui tient à coeur. Pour d’autres, le challenge n’était pas tellement de tenir la distance, mais davantage d’améliorer leur chrono. « On voulait se la donner, donc on a fait des petites stratégies », lâchent deux amies, toutes deux coureuses confirmées, qui n’ont pas réussi à décrocher un dossard pour le 10 km, victime de son succès.
Imran Naajii, du run club Eightlines, a pris plaisir à s’offrir la victoire sur le 10 km. Ce coureur expérimenté, avec un record en 29’47, il sillonne les courses parisiennes et aime participer à ces événements sportifs solidaires, qui mobilisent et sensibilisent. « Je suis partie très léger, même si le but était de se donner à fond. Jusqu’au 6e kilomètre, j’étais avec autre coureur, puis j’ai terminé tout seul. À un moment, j’ai raté un virage et j’ai suivi le mauvais chemin pendant 30 mètres, jusqu’à ce qu’un bénévole me remette dans le droit chemin. C’était un événement où j’ai pris énormément de plaisir à participer », retrace-t-il, porté par l’énergie de cette course, à la fois caritative et festive.
Cette 8e édition a une nouvelle fois fait vibrer les rues de Paris. Le violet a envahi la capitale pour rappeler que l’égalité est une valeur à ne jamais oublier. Et si certains croient encore que les hommes sont les plus forts, la fusée de 76 ans, en les doublant, leur rappelle gentiment qu’il ne faut jamais sous-estimer aucune femme.

Sabine LOEB
Journaliste