Le logo d'un des multiples groupes Hash House Harriers © Ann Arbor Hash House Harriers

Hash House Harriers, à contre courant de l’époque

10/06/2026 16:05

À l’heure où le running se mesure en chronos et se partage en stories Instagram, une étrange confrérie continue de courir… pour le simple plaisir du partage. Les Hash House Harriers, nés il y a près d’un siècle, revendiquent une pratique sociale et joyeusement imparfaite. Entre course, chasse au trésor et bière partagée, ils placent l’essentiel ailleurs que dans l’ascèse.


« Club de boisson avec un problème de course à pied »: dès que l’on tombe sur un site ou un profil social estampillé Hash House Harriers, on est mis devant la philosophie du groupement. Le côté politiquement incorrect est assumé. Nés dans la culture anglo-saxonne dans la première moitié du XXème siècle, les Hash House Harriers rassemblent aujourd’hui près de 30 000 pratiquants à travers le monde. On compte environ 1 500 groupes actifs, répartis dans plus d’une centaine de pays ! Il n’existe pas de fédération Hash House Harriers mais la culture du groupe est forte. En France, le phénomène existe également : on recense 20 groupes en France, tous identifiés et reliés au site mondial de l’organisation. Les membres sont très attachés à leur “maison”. Si vous êtes à Paris, Toulouse, Strasbourg, Avignon, il se trouve près de chez vous une bande de joyeux lurons qui propose quelque chose de singulier, entre course à pied et jeux de piste. Leur promesse ? Courir sans pression, se perdre, et festoyer ensemble à l’issue du “jeu”. Remontons dans le temps aux origines du mouvement Hash House Harriers avant de s’intéresser aux règles.

| L’origine des Hash House Harriers

L’histoire des Hash House Harriers remonte jusqu’en 1938, dans la ville de Kuala Lumpur, en Malaisie. À cette époque, un groupe d’expatriés britanniques, mené notamment par Albert Stephen Ignatius Gispert, décide d’organiser des courses hebdomadaires inspirées d’un jeu traditionnel britannique : le hare and hounds. Le principe est simple : un ou plusieurs “lièvres” tracent un parcours avec des morceaux de papier ou de la farine, que les autres participants doivent suivre. Mais très vite, la dimension sportive se mêle à une autre ambition, plus conviviale. Les fondateurs cherchent autant à faire de l’exercice qu’à lutter contre les excès festifs et à créer du lien social. Les objectifs officiels du groupe, consignés dès 1950, sont révélateurs : promouvoir la forme physique, s’amuser en étant réunis et célébrer le moment autour d’une bière. Il va s’en dire que l’abus d’alcool est dangereux pour la santé et que cet article ne fait pas la promotion de l’ivresse par l’alcool.

Hare (lièvre) et hounds (chiens), illustration de 1874

Le nom lui-même, Hash House Harriers, provient du Selangor Club, où les membres avaient l’habitude de manger. Le lieu était surnommé Hash House en raison de la qualité douteuse de sa cuisine, hash étant un terme d’argot britannique désignant un mélange peu appétissant. On touche ici toute la capacité britannique à tourner en dérision la vie quotidienne. D’ailleurs, les groupes Hash House Harriers semblent souvent composés en majorité d’émigrés britanniques.

Les années passent et le mouvement reprend de plus belle et s’étend progressivement à travers le monde. Dès les années 1960, de nouveaux chapitres apparaissent en Asie, puis en Europe, en Amérique et ailleurs. En 1978, la première rencontre “internationale” des Hash House Harriers est organisée à Hong Kong, alors place forte de l’empire colonial britannique. L’esprit originel reste intact : une course sans enjeu, où la coopération prime sur la compétition. Les parcours sont volontairement semés de faux indices, obligeant les plus rapides à ralentir et permettant aux autres de revenir dans le groupe. Cette mécanique ludique constitue l’un des piliers de la philosophie Hash : personne ne doit être laissé derrière.

| Les règles du jeu

Mais alors, en quoi consistent ces fameuses hare and hounds ? Deux groupes de coureurs se dégagent : les “lièvres” et les “chiens”, pour reprendre les codes de la chasse à courre chère à l’aristocratie anglaise. Encore une fois on notera l’ironie derrière ces identifications. Les lièvres sont chargés de tracer une piste à la farine que les chiens doivent réussir à suivre. On se perd volontairement, on rit, et on termine autour d’un verre.

Humour HHH toujours…

Chaque session, appelée « hash »,repose sur un principe simple. Un ou plusieurs participants, les « hares », partent en avance pour tracer un parcours au sol, à l’aide de farine, de craie ou de papier. Le reste du groupe, appelé le « pack », part ensuite à leur poursuite. Mais contrairement à une course classique, le parcours est volontairement piégeux. On y trouve :

Des « checks » : des zones où la trace disparaît, obligeant le groupe à chercher
Des fausses pistes : qui envoient les coureurs dans la mauvaise direction
Des retours en arrière
Des raccourcis ou des variantes

Le hashing aime la diversité des niveaux. Contrairement à de nombreux clubs de course à pied, où les écarts de performance peuvent créer des groupes homogènes, les Hash House Harriers organisent leurs parcours de manière à maintenir la cohésion. Les faux chemins, les “checks” et les détours obligent les plus rapides à attendre les plus lents. Chaque course se termine par un moment collectif où l’on mange, boit et chante. Des surnoms humoristiques sont attribués à chaque participant régulier. 

| Une résistance à la modernité

Dans une époque marquée par l’individualisme et la quête de performance, cette approche peut être perçue comme une forme de résistance. Sans se promouvoir en modèle, elle rappelle que le sport peut être un prétexte à la rencontre, à l’échange et au lâcher-prise. Là où certains cherchent à optimiser chaque foulée, les hashers revendiquent le droit de courir «mal ». Cette philosophie fait des Hash House Harriers une curiosité dans le paysage sportif actuel, mais aussi une forme de résistance culturelle. 

Un certain ascétisme est mise en avant aujourd’hui : une constante injonction à améliorer nos personnes, comme si nous étions des machines plus que des humains. Il y a dans cette pratique du hashing une forme de sobriété au sens philosophique : un refus de l’excès de contrôle, une mise à distance de ces injonctions modernes, et une réhabilitation du plaisir simple. Courir sans objectif. Presque pour rire. Une autre sorte de carnaval. Faire la fête avant de repartir dans un monde trop sérieux. Les parcours peuvent traverser des villes, des forêts, des terrains boueux ou des chemins improbables. On s’y perd, on s’y retrouve, et surtout, on s’y amuse.

Des participants Hash House Harriers en action, craie à l’appui

Impossible d’évoquer les Hash House Harriers sans aborder la question de l’alcool. Historiquement, cette dimension faisait partie intégrante de l’expérience. Cette tradition pose bien sûr question, à une époque où les enjeux de santé publique liés à l’alcool sont mieux compris. Il est toutefois important de rappeler que la consommation d’alcool reste facultative dans la plupart des groupes. De nombreuses mentions insistent sur le fait que chacun est libre de participer à sa manière, sans pression. Certains mettent même l’accent sur des alternatives sans alcool ou sur une pratique plus familiale et inclusive. Participer à un hash ne doit jamais signifier se mettre en danger ou subir une pression sociale. Le plaisir, qui est au cœur de cette pratique, ne peut exister que dans un cadre respectueux de chacun.

Au delà de la dimension purement festive, c’est cette volonté de faire groupe et de partager des moments de bonne humeur qui attire nos regards dans les Hash House Harriers.


Charles-Emmanuel PEAN

Charles-Emmanuel PEAN
Journaliste

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