L’évolution des ravitaillements en marathon : du vin aux gels énergétiques
02/06/2026 15:40Depuis les premiers marathons modernes au début du 20e siècle jusqu’à nos compétitions en 2026, les ravitaillements ont largement évolué. Du minimalisme extrême à l’avènement des gels énergétiques en passant par les technologies récentes, les tables de ravitaillement ont connu une transformation profonde au fil des décennies.
Pain d’épices, bananes, boissons et gels énergétiques. Aujourd’hui, les organisateurs de course proposent une multitude d’aliments et de liquides pour aider les coureurs à tenir la distance. Les participants de tous les niveaux misent sur des apports glucidiques tout au long de leur épreuve. La stratégie nutritionnelle a désormais une importance centrale. Pourtant, cela n’a pas toujours été le cas.
| L’époque où boire pendant un marathon était suspect
Pendant des décennies, l’idée selon laquelle il ne fallait ni boire ni manger pendant un effort, y compris sur marathon, était largement répandue. Une pensée dominait : s’hydrater, c’était se rendre plus lourd, risquer des crampes et donc être moins performant. Boire faisait peur, en plus d’être perçu comme inefficace, voire contre-productif.
Déjà, lors du premier marathon olympique de l’ère moderne à Athènes en 1896, les coureurs ne se ravitaillaient pas. Les spectateurs leur tendaient divers breuvages sur le parcours, dont du vin, alors associé à la virilité et à la force.
Quelques années plus tard, les Jeux olympiques d’été de 1904 en sont la parfaite illustration. Dans des conditions dantesques, avec une température autour de 32 degrés, un seul point principal de ravitaillement avait été mis en place. L’eau en était quasi absente. Une volonté soutenue par le directeur des Jeux, James Edward Sullivan, pour tester les limites du corps et analyser la déshydratation lors d’une épreuve physique. Avec 32 athlètes au départ, seulement 14 ont pu venir à bout de la course.
Plusieurs coureurs finirent aux urgences, certains aux portes de la mort. Le vainqueur, l’Américain Thomas Hick, remporta le titre en 3h28’53, le temps le plus long de l’histoire olympique pour un vainqueur. Ce dernier a d’ailleurs été dopé, avec de la strychnine, autrement dit, de la mort aux rats associée à du brandy. Cette compétition, surnommée « la plus étrange de l’histoire olympique » a même failli entraîner la disparition de l’épreuve aux Jeux olympiques.
| Des idées persistantes
Malgré plusieurs courses à l’image de celle de 1904, se ravitailler est resté longtemps considéré comme peu efficace. Le champion olympique du marathon Alain Mimoun a ainsi remporté la distance reine en 1956, sans véritable stratégie d’hydratation, alors même que l’épreuve se déroulait à Melbourne, en plein été austral. Les ravitaillements restaient rudimentaires, avec parfois de l’eau et du sucre et étaient très espacés les uns des autres. Ils pouvaient même être limités à un seul point sur l’ensemble du marathon.
Cette conviction a persisté jusque dans les années 1970. Emmanuel Lamarre, fondateur du laboratoire de nutrition français Pyrene a expliqué lors d’un pop-up store Saucony que les années 2000 marquaient encore des pratiques très limitées en matière d’alimentation à l’effort. « Les sportifs ne s’alimentaient pas ou peu pendant l’effort, ou avec des préparations d’anciennes générations comme le Gatorade aux États-Unis et l’Isostar en France », décrit le spécialiste. Le mur du 30e kilomètre était alors considéré comme inévitable.
L’athlète puis entraîneur controversé Alberto Salazar, suspendu pour dopage, avait remporté le Marathon de Boston en 1982 en 2h08’52 sans boire. Celui qui a souvent terminé ses courses à l’hôpital avait même déclaré : « Si vous voulez atteindre un objectif élevé, vous allez devoir prendre des risques ». Une philosophie appliquée à lui-même, qui a inspiré de nombreux marathoniens de cette génération, avec tous les risques que cela représentait pour la santé.
| Du vin et du lait
Lors du Marathon des Jeux de Paris 1924, les ravitaillements se limitaient à l’eau, au lait et plus étonnant encore, au vin, parfois accompagné d’autres alcools. En France, le vin était omniprésent, associé à une bonne hygiène de vie et perçu comme un stimulant. Les manuels d’entraînement préconisaient même un verre de rouge à chaque repas. Très peu d’eau était proposée, au profit de ces boissons atypiques, distribuées en petites quantités, parfois mélangées ou diluées.
Le vin était considéré comme un fortifiant, voire comme un médicament contre la fatigue, alors que l’eau faisait peur et était perçue comme dangereuse. Cette présence de l’alcool reflétait la société française de l’époque, et se retrouvait logiquement dans le sport. La pensée commune était que cette boisson réchauffait le corps, réduisait la fatigue et procurait un effet coup de fouet. Or, la déshydratation causée par l’alcool, ainsi que son impact négatif sur la coordination et l’endurance étaient totalement ignorés.
Un cas qui ne concernait pas uniquement la France, puisque l’alcool était souvent intégré aux pratiques d’endurance. Bière, alcools légers ou brandy aux États-Unis pouvaient se retrouver sur les ravitaillements, bien loin des standards actuels où glucides et eau sont optimisés.
| 2010 à 2026, des évolutions notables

Aujourd’hui, nous savons que la déshydratation est dangereuse et impacte négativement la performance. L’alcool est évidemment néfaste, encore plus lors d’un effort.
L’importance d’une hydratation adaptée, ainsi que le rôle des glucides et des électrolytes, ne sont plus à prouver. Les ravitaillements, plus fournis et plus réguliers, environ tous les cinq kilomètres, se sont généralisés dans les années 1990. Les grands marathons comme celui de New York ou de Londres ont largement contribué à structurer cet aspect devenu central.
Emmanuel Lamarre explique que les années 2010 ont été marquées par la démocratisation du gel énergétique. « C’est devenu le standard d’usage de la nutrition sportive, mais avec des technologies assez basiques de sucres rapides qui apportent l’effet coup de fouet », détaille le fondateur.
Selon lui, la véritable rupture intervient en 2015, avec des progrès notables en matière de connaissances en nutrition. Aujourd’hui, les marques de nutrition ont envahi le marché. Certaines proposent des produits à double oxydation, donc qui contiennent du glucose et du fructose.
« La capacité physiologique était fixée autour de 60 grammes de glucides par heure. On savait que le glucose, sucre rapide, était oxydé par l’intestin. C’est à cette période que la double oxydation a été mise en lumière. On a appris qu’en intégrant du fructose, un sucre complexe oxydé par le foie, donc en sollicitant plusieurs organes, que cela faisait passer la consommation à 90 grammes de glucides par heure. »
Emmanuel Lamarre
Cette évolution a contribué à repousser les limites de la performance d’endurance, notamment de briser la barrière des deux heures au marathon en 2026. Les coureurs de tous les niveaux s’intéressent de plus en plus à cet aspect de l’entraînement, devenu indissociable de la performance.
Du rejet de tout type de ravitaillement à la présence de vin sur certaines courses dans les années 1920, en passant par les gels nouvelle génération, la stratégie nutritionnelle a connu une transformation majeure en un siècle. Désormais, avec des performances qui explosent et une pratique de plus en plus structurée chez les amateurs, s’hydrater et s’alimenter sur la distance reine est devenu un processus précisément calibré, fondé sur des données scientifiques solides et plus seulement empiriques.

Emma BERT
Journaliste