Sur TikTok, La Flèche Tarnaise mêle course à pied, patrimoine et culture générale dans des vidéos aussi instructives qu’originales. © La Flèche Tarnaise

La Flèche Tarnaise, l’homme qui court dans le Tarn pour raconter l’histoire de France

InterviewInfluenceur
10/06/2026 10:03

Jérémy a 28 ans, une passion dévorante pour la culture générale et un téléphone qui filme en contre-jour. En six mois à peine, il est devenu l’une des voix les plus originales du running français sur TikTok. Pas besoin de courir à 4’50″/km pour percer, juste d’avoir quelque chose à raconter.


Imaginez un gars qui part courir un dimanche matin dans le Tarn, longe les vignes du vignoble gaillacois, l’un des plus anciens de France, et se filme en train d’expliquer pourquoi ce vin existait déjà avant que les Romains posent le pied ici. Pas un prof. Pas un guide touristique. Juste quelqu’un en t-shirt de running, en zone 2 de cardio, qui parle à son téléphone avec le sourire. C’est ça, La Flèche Tarnaise aka laflechetarnaise sur TikTok et Instagram. Derrière le pseudo se cache un surnom collé par son père depuis l’enfance pour ses fameuses « conneries » plutôt que pour ses bulletins scolaires, et on trouve Jérémy, 28 ans, consultant en stratégie financière à Toulouse, bien qu’originaire de Lavaur. Un profil qu’on n’attendait pas forcément dans le game des créateurs running. Et pourtant.

| Deux croisés, et un sport de remplacement

Avant de chausser ses baskets, Jérémy était tennisman. Jusqu’à ce qu’un deuxième passage sur la table d’opération règle définitivement la question. « Je me suis fait les croisés aux genoux avec le tennis, c’était la deuxième fois que ça arrivait, regrettait-il. Donc je me suis dit qu’il fallait arrêter, parce que t’as un an de pause de sport à chaque fois. C’est trop complexe pour moi d’arrêter le sport ». Le running débarque donc par défaut, en même temps que le vélo et la natation, pour combler le vide.

Les premières sorties ressemblent à une punition : « C’était 5 kilomètres d’enfer où j’hésitais à rentrer à toutes les minutes à peu près ». Un corps habitué à la balle jaune, jamais vraiment travaillé en endurance fondamentale, qui doit tout réapprendre. Rien de glorieux. Mais progressivement, quelque chose se met en place, notamment ce profil naturel de « rouleur » hérité de longues heures de vélo avec son père, une aisance en zone 2-3 qui, plus tard, allait s’avérer être exactement la bonne vitesse pour raconter des histoires.

Pendant deux ans et demi, Jérémy court pour courir. Puis l’ennui pointe son nez. « Quand tu cours depuis 3 ans, je trouve que tu t’emmerdes un peu, si tu rajoutes pas quelque chose à la course à pied ». La réponse, c’est d’aller chercher des trails, des événements, du monde et se donner un objectif pour que même les entraînements solitaires aient un sens. « C’est un peu comme ça que j’ai réussi à hacker mon cerveau. » Et puis, un soir, un pote lui dit simplement : « Mais fais une chaîne ! » La Flèche Tarnaise est née.

| La culture générale comme carburant

Ce qui distingue Jérémy de l’armada de créateurs running sur les réseaux, ce n’est pas la vitesse, ni la technique, ni les chaussures. C’est la curiosité, viscérale, depuis l’enfance. « J’étais le gamin qui parlait avec les adultes, qui essayait de comprendre ce qu’ils disaient. J’ai des notions d’économie depuis mes 12 ans, sans trop rien comprendre, mais juste pour avoir des infos. » La culture générale, pour lui, n’est pas une accumulation de dates à réciter. C’est une manière d’habiter le monde.

Et le running offre quelque chose qu’aucun autre sport ne donne aussi bien : l’accès physique à tout. On passe devant une cathédrale, un champ de bataille, des vignes millénaires, un vestige romain. On longe des voies que des postiers et des militaires empruntaient il y a 1800 ans pour transmettre des infos d’une ville à une autre. « Ça veut dire que les deux villes existaient déjà, martèle cet autre amoureux de rugby. Tu te dis que c’est incroyable et que j’ai la chance d’être là et que ça existe. Quand tu vas aux États-Unis, toutes les constructions datent d’il y a 400 ans. Nous, on a des trucs d’il y a 2000 ans. Ça, je trouve ça fou ». Ce vertige du temps, formulé en courant, à 6’15 » au kilomètre, avec ce sourire, ça frappe autrement que dans un manuel.

| Préparer une vidéo en zone 2

Derrière le format décontracté se cache un vrai process. Tout commence en amont, avec un fichier où Jérémy recense les trails et courses qu’il veut faire. Pour chaque destination, le même rituel. « Ce que je fais, c’est déjà de balayer le plus gros avec ChatGPT et je me renseigne sur absolument tout ce qui a pu se passer sur la ville, détaille-t-il. Et après, l’idée, c’est que moi, j’ai quand même la prétention de vouloir offrir des choses aux gens, donc je ne laisse pas que ChatGPT ». Suivent des articles, des vidéos YouTube de passionnés locaux qui racontent leur ville avec un enthousiasme de fou, et parfois des livres de famille sur l’histoire du Tarn.

Le temps de recherche pour une petite vidéo du dimanche ? Une trentaine de minutes. Pour les plus grosses, avec plusieurs points d’intérêt à couvrir, ça peut monter à deux heures. Rien de scolaire, une application assumée du principe 80/20 que Jérémy résume lui-même : « Le lien 80-20, où tu vois 20 % d’efforts pour avoir 80 % des informations… ma vie tourne autour de ça ».

« J’ai 1211 en tête quand je pars dans mon footing, parce que c’est la date de la bataille des Cathares. J’ai le nom de la cathédrale, j’ai le nom du gars qui a attaqué. Et du coup, je le sors naturellement dans mes phrases. »

Jérémy aka La Flèche Tarnaise

Ensuite vient la carte, les lieux clés, le circuit tracé pour passer devant eux. Et avant de partir, l’apprentissage par cœur et non pas des phrases, mais des repères. « J’ai 1211 en tête quand je pars dans mon footing, parce que c’est la date de la bataille des Cathares, nous souffle Jérémy. J’ai le nom de la cathédrale, j’ai le nom du gars qui a attaqué. Et du coup, je le sors naturellement dans mes phrases. » Le reste se trie au montage et tout ce qui alourdit disparaît, tout ce qui captive reste.

La vraie difficulté n’est pas le souffle. « Je peux courir 25 bornes sans difficultés respiratoires, musculaires, juste en restant à la même allure ». Le vrai ennemi, c’est la mémoire à chaud et parfois, la technique. « Des fois, je me rends compte en rentrant chez moi que la vidéo est inutilisable ». Un contre-jour catastrophique, une prise manquée, et c’est tout le tournage qui part à la poubelle. On repart. On recommence. « Mes vidéos pourront jamais être parfaites, mais j’essaie de tendre vers l’excellence ».

| Le Tarn comme terrain de jeu et de stupeur

Depuis le temps qu’il court dans le département, Jérémy s’attendait à connaître son terrain. Mais les recherches réservent régulièrement des gifles d’étonnement. « J’étais à l’ouest complet, dévoile sans crainte cet historien des temps modernes. Je ne savais absolument pas que le vin de Gaillac était l’une des plus vieilles vignes de France ». Il ne savait pas non plus que la cathédrale Sainte-Cécile d’Albi était la plus grande cathédrale en brique d’Europe, lui, le Tarnais d’origine. Et quand il prépare sa vidéo sur les Cathares, il réalise qu’il court littéralement au-dessus de tout ça. « Je marche au-dessus de toute cette histoire. Moi, ça me rend complètement fou ».

@laflechetarnaise Est ce que tu savais que Gaillac est l’un des plus vieux vignoble de France #running #culturegenerale #sport #histoire ♬ son original – laflechetarnaise

Le cœur du projet est là : pas Paris, pas Toulouse, pas les spots déjà mille fois photographiés. Le Tarn, ses petites villes, ses vignobles, sa cathédrale de briques, ses voies romaines. Et l’idée que, quand on tape « Gaillac » sur TikTok, on mérite mieux que des vidéos floues. « Tu tapes Gaillac sur TikTok, tu as des vidéos pas forcément construites, s’étonnait-il. Et moi, j’ai amené une vidéo où je cours dans Gaillac, on voit des moments de Gaillac, on voit un peu d’histoire de Gaillac. Il n’y a pas que Toulouse et Paris, quoi ».

Les retours de la communauté confirment le pari. Des locaux qui découvrent l’histoire du quartier où ils vivent depuis toujours, et qui le disent dans les commentaires : « c’est ma ville, mais incroyable, je ne savais même pas qu’il y avait eu ça ». Des gens qui demandent les tracés GPX pour refaire les mêmes parcours. Et des rencontres improbables sur le terrain : un inconnu croisé dans la cathédrale d’Albi qui se met à raconter comment, à 6 ans, le peintre de la grande fresque habitait en face de chez lui et qui, en retour, ignorait tout de l’histoire de la cloche au-dessus de sa tête. « C’est un échange de culture. C’est ça vraiment que j’adore ».

| Une autre image du running

Dans l’univers du contenu running sur les réseaux, le décor est souvent le même : des chronos, du fractionné, des splits sous les 4 minutes, l’éternel formatage de la performance. Jérémy est à 6’15″/km et l’assume complètement. Des runners de 25-30 ans lui écrivent pour lui dire que c’est exactement pour ça qu’ils le suivent. « J’aime ton contenu parce que tu n’es pas dans la performance. Quand tu montres que tu cours en endurance fondamentale, tu es à 6’15 du kilomètre, c’est la même EF que moi, et je n’ai pas l’impression que ce soit inatteignable ».

Jérémy y voit quelque chose de plus large, une façon de remettre le plaisir au centre. « Quand je faisais du tennis, on s’envoyait des coups de roi, on montait à la volée, on faisait des trucs et on s’amusait à jouer, se rappelle celui qui ne se prend pas la tête dans la vie comme dans ses vidéos. On ne s’amusait pas dans la performance. Et aujourd’hui, tu vois des entraînements sur les réseaux où les gens sont en mode, OK, je tiens par ça deux semaines ». Le running n’a pas besoin d’être douloureux pour avoir du sens. C’est son pari, et ça marche.

En 2026, la course à pied est devenue bien plus qu’une discipline sportive, plutôt un univers mêlant tourisme sportif, santé mentale, réseaux sociaux et narration. La tendance du « running tourisme », courir pour explorer plutôt que pour performer, séduit une nouvelle génération de pratiquants qui veulent « courir différemment ». La Flèche Tarnaise en est peut-être l’incarnation la plus organique : pas un événement organisé, pas un concept marketing. Juste un mec, ses chaussures, et ses 30 minutes de recherche du dimanche matin.

| Et dans cinq ans ?

La question que Jérémy lui-même pose à tous les entrepreneurs qu’il accompagne et qu’il n’avait pas encore pris le temps de se poser pour sa propre chaîne. « C’est une question que je me suis absolument pas posée », glisse ce passionné de sport et d’histoire. Dans cinq ans, alors ? Sortir du Tarn, d’abord. L’Aveyron arrive déjà, le Pays Basque suit, Nice dans le viseur. Puis courir avec des gens qui ont une histoire à raconter. Faire des vidéos plus longues, s’arrêter dans une boulangerie vieille de 90 ans pour en raconter l’histoire, aller chercher des opportunités sur les grandes courses françaises. « J’aimerais bien aller courir avec des gens incroyables et visiter des lieux extraordinaires avec ces mêmes personnes, se met-il à rêver. Je trouverais ça fou ! »

Il reconnaît lui-même qu’il y a quelque chose de presque journalistique là-dedans : « C’est quasiment du journalisme, d’aller creuser, de poser des bonnes questions ». Sans prétendre en faire son métier même s’il a un boulot, une vie, et aucune pression à monétiser quoi que ce soit. « Si demain j’ai envie d’arrêter, je l’arrête demain, estime le Tarnais. Ce n’est pas le programme. Mais je suis très détaché, et je pense que c’est ma force parce que quand j’en parle, c’est forcément avec sens et envie ».

Mille abonnés dépassés sur TikTok au moment de cet article. Un département du Tarn qui tend la main. Des dossards offerts par des associations qui ont compris la valeur d’un regard neuf sur leur territoire. Et surtout, une liberté totale : publier quand on a quelque chose à dire, courir quand on a quelque part à aller. Dans un paysage du running content saturé par la performance, La Flèche Tarnaise rappelle quelque chose d’essentiel : les meilleures histoires se trouvent sous les pieds. Il suffit de lever les yeux au bon moment.


Dorian VUILLET
Journaliste

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