Nicolas a couru le Marathon d’Athènes 2023. Passé par la case délits puis prison, le natif du Creusot a croisé Malek Boukerchi et les 42. © Virginie BONNEFON

Nicolas, de la prison au Marathon d’Athènes

Interview
25/05/2026 09:36

Nicolas a couru le Marathon d’Athènes 2023. Il avait tout juste 20 ans. Passé par la case délits puis prison, le natif du Creusot s’est remis dans une trajectoire plus viable, grâce à sa volonté et en prenant notamment appui sur l’association Les 42, portée par Malek Boukerchi, rêveur dans le réel. Pour une humanité augmentée.


Il y a toujours eu des parcours de vie plus lisses que d’autres. Il y a des lignes de vie qui semblent aller tout droit, et certaines qui empruntent des chemins plus tortueux. On parle beaucoup de résilience dans notre société moderne, parfois à tort et à travers. On peut utiliser le mot résilience dans le monde de l’entreprise pour faire accepter aux salariés des conditions de travail en dégradation. On l’utilise pour nos défis personnels qui viennent adoucir un trop grand sentiment de normalité.

Quand on s’approche du parcours de Nicolas, passé par la case prison avant la vingtaine, on se dit que la « vraie »  résilience est là. Sortir de cette case n’est pas simple. Elle a tendance à coller à la peau : « Quand j’avais 17 ans, j’ai rejoint de la famille en Corse pour travailler et m’éloigner de tout l’engrenage que je connaissais ici. C’était pour essayer de sortir de tout ça le plus tôt possible. Mais, sans me donner des excuses, les problèmes de justice m’ont rattrapé. Quand tu es mineur, il faut revenir là où t’as commis les délits pour te justifier. Je suis revenu. J’ai retrouvé les mêmes personnes, j’en ai rencontré d’autres. J’ai participé à reformer des équipes. » 

Nicolas a connu des déboires avec la justice assez jeune. Il aurait pu abandonner, se laisser aller à sa condition mais il a pris les chances qui se sont présentées à lui. Ainsi, lorsqu’une éducatrice lui parle de l’association Les 42, il se laisse embarquer dans l’aventure qui va ressembler à une vraie épopée. En effet, sous l’impulsion de son fondateur Malek Boukerchi, que Marathons avait interviewé en 2025, 20 jeunes dans des situations personnelles difficiles vont travailler pendant de longs mois avec des accompagnateurs-coachs bénévoles, tous marathonien. Avec pour objectif de courir le Marathon d’Athènes 2023. Le 12 novembre 2023, les 20 jeunes seront à l’arrivée du marathon. Dont Nicolas.

C’est pourtant avec un bracelet électronique au pied que Nicolas s’entraînera pour ce Marathon d’Athènes 2023. Avec pas mal de doutes au début, et énormément de fierté à l’arrivée : « Il y a eu des larmes de joie une fois la course terminée. Un souvenir très fort. Des larmes de joie et de remerciements ». Le marathon demande persévérance, répétition, acceptation de la douleur. Autant de choses que la vie réclame et dont Nicolas se sert aujourd’hui dans sa vie quotidienne. Aujourd’hui sorti de cette période délicate, Nicolas continue de profiter des chances qui lui sont offertes, travaille dans une grande entreprise de service et se voit confier des responsabilités professionnelles toujours plus grandes. Les 42 s’appuient également sur un réseau de personnes et d’entreprises pour fluidifier les ponts entre les jeunes et le monde professionnel, parfois loin des codes de la jeunesse et de la rue.

Nicolas dessiné par Magdaleine PERTUSIER-ROUSSAY, secrétaire générale de l’association Les 42

Bientôt papa, Nicolas voit clair du haut de ses 23 ans. Il a accepté de revenir sur une partie de son histoire.

| Avant de parler du marathon, pouvez-vous nous raconter votre parcours de vie ?

Je suis né et j’ai grandi au Creusot, dans le 71. Et pour l’instant, vu que je vais bientôt devenir papa, je ne suis pas près de partir. Par rapport à ma situation familiale, j’ai toujours voulu me débrouiller tout seul. Quand c’est difficile à la maison, on ne veut pas forcément demander de l’aide. Pour moi, ça a commencé vers l’âge de 15 ans, avec des petits vols. J’ai commencé vraiment jeune. J’ai eu un parcours où, au fur et à mesure, j’ai tout enchaîné. Mon éducatrice à l’époque m’avait pourtant dit qui vole un œuf vole un bœuf. A l’époque je ne l’ai pas prise au sérieux, je comprenais pas trop ce que ça voulait dire. Mais elle, elle savait déjà où j’allais finir, comparé à mes anciens amis d’enfance. Eux, ils ont réussi à s’en sortir très vite. Ils ont commis un délit et puis ça s’est arrêté rapidement. Ils ont compris plus vite que moi que cela ne menait à rien. Moi, je n’ai pas voulu écouter. En général, on fait des délits et puis après on rencontre d’autres jeunes dans les services où on va. Il y a d’autres jeunes qui commettent des délits, forcément, des fois plus gros. Au final on monte des équipes et on continue à faire pire. Tous les deux mois, je revoyais mon éducatrice et elle me disait : « J’avais raison ». Donc j’ai enchaîné des plus gros vols. J’ai fait un peu de tout. Il y a eu du stup aussi. On se sort pas facilement de ça.

| Vous décrivez une sorte d’engrenage…

Quand j’ai voulu m’en sortir, à 17 ans, je me faisais constamment rattrapé par mon passé. J’ai bougé pendant six mois quand j’avais 17 ans. Je suis parti vers des cousins et des oncles en Corse pour travailler, pour essayer de m’éloigner un peu de tout ce cercle vicieux. C’était pour essayer de sortir de tout ça le plus tôt possible. Mais ça n’a pas fonctionné. Quand t’es mineur, il faut régulièrement revenir là où t’as commis les délits pour te justifier, répondre encore du passé. Donc je suis revenu ici. On retrouve les mêmes personnes. On reforme des équipes, on continue dans le vol… Vols de voiture, vols de moto, et puis engrenage jusqu’à mes 18-19 ans. Mon passé de récidives m’a rattrapé. Quand t’es mineur, c’est plus facile d’éviter certaines choses. À 19 ans, il y a eu un problème dans le village où j’avais déménagé avec ma famille. Les gens peuvent s’en prendre à ta famille parce que toi, t’es « l’ancien voleur ». Avec mon meilleur ami, j’ai fait quelque chose qui n’aurait pas dû arriver. On a sorti une arme, on a tiré en l’air, on a blessé des gens mentalement. Je n’ai jamais été condamné pour des violences physiques directes sur quelqu’un, mais j’ai quand même été condamné pour violences avec arme. J’ai été condamné à la prison. Aujourd’hui, je suis vraiment rangé. Malgré le sursis, qui s’étend jusqu’en fin d’année, je me dis pas que tout est perdu. Les erreurs, c’était avant. Aujourd’hui, je pense que je me suis pas mal rattrapé dans la vie. J’ai compris à temps que tout ça ne servait à rien.

« Et puis l’arrivée, la grande place, les logos des Jeux olympiques, c’était incroyable. Ça me donne encore des frissons. »

Nicolas, finisher du Marathon d’Athènes

| Comment l’aventure avec Les 42 a-t-elle commencé ?

La rencontre s’est faite à la Mission Locale. J’avais une conseillère super sympa qui connaissait mon parcours. Elle savait aussi que j’aimais le sport, j’ai fait huit ans de judo plus jeune, ça a toujours été un plaisir chez moi. Donc elle m’a proposé cette aventure sans que je sache vraiment ce que c’était. J’ai accepté sans réfléchir. Malek nous a expliqué le projet. Et j’ai eu un mentor incroyable : Pascal. Il a été là du début à la fin. C’est avec lui que je me suis entrainé pendant des mois. Il a pris du temps pour moi. Franchement, merci à lui. C’est quelqu’un de super.

| Pascal fait partie des mentors de l’association ?

Oui. Après ce marathon, j’ai eu du mal à trouver du travail. Pascal m’a pris dans son entreprise. Ça s’est fait aussi grâce à Malek, qui l’a relancé quand il a vu que j’étais en difficulté. Je n’avais pas le permis, c’était compliqué pour me déplacer, au bout d’un moment j’ai dû arrêter ce travail parce que c’était devenu impossible à pied. Aujourd’hui, j’ai trouvé autre chose mais je remercierai toujours Pascal. Il a été là pour nous, et il a participé à ma réinsertion en m’aidant à trouver du travail. Je me remettais déjà en question avant ces rencontres. Pour moi, au départ, c’était surtout un défi sportif parce que j’ai toujours fait du sport. Le marathon, c’était en 2023. C’était à la fin de mon premier bracelet électronique. Je me suis entraîné avec le bracelet. J’ai tout respecté pour pouvoir l’enlever le plus vite possible. Ça a été compliqué parce que je n’avais pas l’autorisation de partir. Malek s’est battu pour moi avec toute son équipe : ils ont écrit à la juge d’application des peines, à mon avocate, pour que je puisse décoller avec eux. On a eu la réponse quelques jours avant le départ. Et finalement, j’ai pu partir.

| Qu’avez-vous appris de cette expérience d’Athènes ?

Ça me sert tous les jours. Quand tu repenses au fait que t’as couru 42 kilomètres sans lâcher, tu te dis que c’est énorme. Tout le monde ne le ferait pas. Donc après, quand t’as une mauvaise journée, tu te demandes pourquoi tu abandonnerais maintenant alors que t’as tenu pendant six heures quand tout allait mal. À la moitié d’un marathon, tout va mal : les jambes, la tête, tout. Mais tu continues. Aujourd’hui j’ai ça en moi. Chaque jour est une épreuve et chaque jour peut mener à la réussite si t’en as envie. Donc oui, ça m’aide tous les jours. Et puis il y a les rencontres. Malek bien sûr, mais aussi Pascal. Pour moi, ce sont deux personnes incroyables. Ce sont probablement les personnes que je remercierai le plus aujourd’hui. Je ne suis pas quelqu’un qui exprime facilement les choses, mais tout est dans mon cœur. Moi je le sais, Dieu le sait, et j’espère qu’eux aussi le savent. Ce voyage, c’était aussi la première fois que je quittais vraiment le pays. Grâce à Malek. Et puis l’arrivée, le « finisher », la grande place, les logos des Jeux olympiques, c’était incroyable. Ça donne des frissons. La seule chose que j’aimerais oublier, c’est la douleur (rires). J’ai eu cinq crampes pendant la course. Je me reposais et ça repartait direct. Ça devenait vraiment compliqué. Mais le principal, c’est que je l’ai fini. On a tous été finishers. Peu importe le temps qu’on a mis. Le principal, c’était d’aller au bout.

« Quand t’as une mauvaise journée, tu te demandes pourquoi tu abandonnerais maintenant alors que t’as tenu pendant six heures quand tout allait mal. Donc oui, ça m’aide tous les jours. »

Nicolas, finisher du Marathon d’Athènes

Il y avait de la fierté. Même Malek était fier. Il s’est dit qu’il n’avait pas emmené les jeunes pour rien, qu’on s’était donnés jusqu’au bout. Et puis il y a eu tous les moments autour du marathon : les soirées, les restaurants, les moments où on rigolait ensemble. Chacun avait son vécu. Il y a des gens dans qui tu te reconnais plus que d’autres, mais dans tous les cas tu apprends.

| Vous semblez reconnaissant des rencontres que vous avez faites…

Malgré tout ce que j’ai fait, j’ai eu de la chance de rencontrer de belles personnes. Même chez les policiers (sourire). Quand certaines personnes te disent : « ta vie est gâchée », d’autres au contraire te disent que tu peux encore t’en sortir. Ça, ça m’a motivé. L’idée de reprendre un autre chemin a grandi. Et puis après tu rencontres ta femme, tu construis autre chose, et tu te rends compte que c’est pas la vie que tu veux. La vie a une valeur.

| Que faites-vous aujourd’hui ?

Aujourd’hui, je travaille dans une grosse entreprise qui s’appelle GSF. Je suis agent de service. Ça fait cinq mois que je fais ça et maintenant j’ai un CDI. C’est pas le métier le plus plaisant du monde, on va pas se mentir, mais aujourd’hui je m’accroche. Et surtout, on commence à me proposer des opportunités. Des rôles avec plus de responsabilités. Quand t’as connu seulement les problèmes de justice et qu’un jour on te propose un poste de chef, forcément ça fait quelque chose. Tu te dis qu’on peut compter sur toi. Franchement, aujourd’hui, j’ai rien à dire sur le travail à part que ça m’aide à remonter la pente. Les bonnes nouvelles, ça aide toujours.

| Auriez-vous quelque chose à dire au jeune Nicolas ?

Je lui dirais déjà qu’il faut aimer la vie. Je suis quelqu’un qui aime la vie. Tout le monde se plaint pour pleins de choses, mais il y a tellement à relativiser. Si des gens qui ont vécu pire arrivent à s’en sortir, alors nous aussi on peut le faire. Donc pourquoi abandonner ? Il faut savoir se dépasser. Quand on est adolescent, c’est difficile à comprendre. Mais quand des opportunités arrivent, comme avec Malek ou comme cette discussion aujourd’hui, il faut y aller même si on a peur. C’est en tombant qu’on apprend. J’ai fait des erreurs, je suis tombé, aujourd’hui je me suis relevé. Donc le message que je voudrais faire passer, c’est : aimez la vie, ne vous prenez pas trop la tête, et surtout ne pensez pas que votre vie est gâchée parce que vous avez fait des erreurs jeunes. Ça arrive à tout le monde. Ce n’est pas une raison pour abandonner. Il faut toujours croire en soi.

© Virginie BONNEFON

Aller plus loin avec l’association Les 42, qui a emmené également 26 jeunes au Marathon de New York 2025.

Le site internet
Les mentors professionnels 2023
Les coachs 2023


Charles-Emmanuel PEAN

Charles-Emmanuel PEAN
Journaliste

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