Thomas Cambou, le marathon comme mode de vie © Thomas Cambou

Thomas Cambou (Leclerc Pont-l’Abbé), le marathon comme mode de vie

MarathonInterviewWord Majors
16/06/2026 09:56

Visage des réseaux sociaux du Leclerc Pont-l’Abbé, marathonien aux 22 dossards, Thomas Cambou documente depuis dix ans ses courses à travers le monde de Berlin à Tokyo, de Sydney au Cap. Un autodidacte de la course qui n’avait jamais chaussé ses baskets en compétition avant ses 44 ans. Rencontre (téléphonique) depuis l’Afrique du Sud, à la veille de son 22e marathon.


Au moment de décrocher le téléphone, Thomas Cambou est en Afrique du Sud, allongé sur son lit, jambes en l’air. Deux jours plus tard, il courrait le Marathon du Cap en 3h31’43, sa 22e épreuve, et une 8e étoile sur les World Marathon Majors autour du cou, dans l’attente de la validation officielle du parcours prévue en novembre. Pas de pression, disait-il. Juste un peu chaud pour performer. Ce Breton d’adoption a commencé à courir à 44 ans, après avoir frôlé les 100 kilos et arrêté tout sport depuis le bac. Premier marathon à Paris en 2016, sans jamais avoir fait de 10 km auparavant. Record personnel en 3h06 à Berlin en 2019, la même année qu’un 3h09 à Londres. Depuis, il enchaîne les Majors : Tokyo, Boston, Sydney, New York, Chicago et les kilomètres hebdomadaires, quasiment sans interruption depuis dix ans. Strava en atteste : près de 500 semaines d’activité continue. En parallèle, le Finistérien remplit parfaitement son rôle de CM du Leclerc de Pont-l’Abbé, dont les vidéos lui ont valu des millions de vues et des selfies dans le métro parisien. Deux vies, une paire de baskets.

| Vous comptez 22 marathons aujourd’hui. À quel moment la course a-t-elle cessé d’être un simple défi pour devenir une nécessité ?

Pour vous expliquer mon parcours, j’ai arrêté le sport au moment du bac, comme beaucoup. J’ai pris 30 kilos, et à 44 ans, je me suis mis à courir 3 kilomètres et c’était très, très compliqué. Mais je n’ai pas lâché l’affaire. J’ai continué à faire une sortie par semaine en augmentant les distances progressivement. Ma meilleure amie Valérie habitait à Paris, moi j’étais dans le Sud-Ouest, et elle courait aussi. On s’était fixé un petit challenge : le dimanche je faisais 5 km, le dimanche suivant elle faisait 6, donc je devais faire 7, et ainsi de suite. Pendant tout ce temps, je me disais que le marathon, c’était un truc de dingue, vraiment impossible. Et puis Valérie s’est inscrite au Marathon de Paris 2015. Je l’ai regardée le faire. Et je me suis dit : en 2016, je me lance. Je me suis inscrit au semi et au marathon de Paris. J’ai fait mon premier marathon il y a dix ans. Et quand on met le nez dedans, après, c’est foutu

| Vous n’aviez fait aucun 10 km, aucun semi avant de vous lancer sur le marathon. C’est une approche un peu téméraire, non ?

Oui, tout à fait et j’ai réalisé avec le temps que j’aime bien cette distance, plus que le semi. Je n’ai d’ailleurs fait qu’une seule course de 10 km dans ma vie, et c’était pour accompagner quelqu’un qui voulait la terminer en une heure. Je l’ai pêché pendant toute la course. Mais je n’ai jamais préparé ni couru de 10 km en vrai. D’ailleurs, le 7 juin, je fais l’adidas 10K Paris, ça va être une surprise. J’ai demandé à ChatGPT ce qu’il me conseillait, il m’a répondu : « C’est trop tard pour faire quoi que ce soit, repos et puis fonce. » (Il sourit)

| Parmi tous ces marathons, est-ce qu’il y en a un qui a vraiment changé votre rapport à la discipline ?

Oui, c’est mon premier Major à Londres, en 2019. C’est toujours ma plus belle expérience. J’ai battu mon record ce jour-là avec un 3h09, que j’ai rebattu la même année à Berlin en 3h06. Sur un Major, l’ambiance est d’une autre planète. Sur le marathon de Paris 2016, en termes d’ambiance, ce n’est pas du tout ce qu’on retrouve à Londres. À l’anglo-saxonne, le public est là épaule contre épaule de la ligne de départ jusqu’à l’arrivée, avec un finish incroyable avec la musique dans le dos. Franchement, ça a été un déclic d’émotion, un vrai plaisir. Et c’est là que je suis parti pour compléter les Majors, parce qu’à cette époque j’avais lu qu’il y avait moins de cent Français qui avaient complété les six. Ça me paraissait unique. Maintenant il y en a beaucoup plus, mais c’est le challenge que je m’étais fixé.

« L’amateur a pris de l’expérience en dix ans. Il bosse deux fois plus dur qu’au début pour des chronos inférieurs. Mais c’est le jeu, il faut l’accepter. »

Thomas Cambou

| Vous avez toujours un dossard d’avance et une prépa dans les pattes. Qu’est-ce qui continue de vous motiver à chaque fois ?

Le fait d’avoir un dossard d’avance, ça veut dire repartir sur une prépa. Et j’aime beaucoup les prépas longues, ça commence doucement et ça finit avec de grosses sorties de 30 à 32 kilomètres. C’est vraiment ma vie depuis dix ans. Dix ans, vingt-et-un marathons et prépa en permanence. Mais il ne faut pas voir ça comme quelque chose d’exceptionnel. C’est cinq, six sorties par semaine avec des fractionnés, et le dimanche, la sortie longue. Là, c’est vraiment le plaisir. Et puis il y a ce rush d’endorphines à la ligne d’arrivée qui fait qu’en général, j’ai déjà le marathon suivant en tête. Je ne cherche pas à casser des barrières. C’est inscrit dans mon hygiène de vie, c’est naturel. Et si je ne cours pas deux jours, je ne suis pas bien.

| Votre record date de 2019. Vous dites vous-même « régresser » depuis. Comment on vit ça ?

Comme j’ai commencé tard, j’ai fait mon record en 2019 à Berlin en 3h06. Et après, il y a eu le Covid, qui m’a mis un vrai coup de frein. Je me suis tourné vers le triathlon parce que les épreuves se maintenaient, ça me permettait de faire du vélo sur home trainer, etc. J’ai fait un an et demi, deux ans de prépa triathlon. Mais quand je suis reparti sur le marathon, j’ai vu que j’avais perdu. Et puis il y a l’âge aussi. Sur le Marathon du Cap, c’est le championnat du monde des Abbott World Marathon Majors, et il y a des gars de mon âge qui courent en 2h30. Mais on est sur du niveau athlète. Moi, je reste un amateur. Tranquille. L’amateur, il a pris de l’expérience en dix ans, il bosse deux fois plus dur qu’au début pour des chronos inférieurs. Mais je crois que c’est le jeu. Il faut l’accepter.

| L’idée de documenter vos courses, c’est venu d’emblée ?

Complètement, depuis le début. En 2014, on avait décidé d’ouvrir un compte Instagram pour le Leclerc de Pont-l’Abbé, et moi je n’avais pas encore de compte perso. Je me suis dit que j’en ouvrirai un aussi, ça me permettrait de tester ce qui marche ou pas, et de le retranscrire professionnellement. J’avais pris l’habitude de faire des petites sorties, des photos, poster mon chrono pour partager avec mes amis. Et ça a vraiment bien pris et je suis assez vite monté à 5 000, 10 000, jusqu’à 30 000 abonnés. À cette époque, ça me poussait à sortir. Je me disais que si je ne courais pas, je n’aurais pas de contenu. Donc ça m’a aussi un peu forcé à me motiver.

| Quand vous courez, vous pensez encore au contenu ou vous arrivez à couper complètement ?

Non, non, pas du tout. Je cours. À un moment, mon esprit me dit que ça peut être marrant, je sors la caméra. Mais souvent c’est l’avant-course dans le sas, le départ, peut-être une ou deux fois pendant la course. À Londres, quand on passe sur le pont. À New York, à Berlin avec la porte de Brandebourg. Ce sont des moments forts que j’essaie de capter. Et une fois que c’est terminé, je fais un peu de montage, ça m’occupe, j’aime le contenu. Il ne faut pas aller chercher plus loin que ça.

« La seule fois où j’ai vraiment profité du parcours de Paris, c’est quand je paceais quelqu’un en 3h45. Les quatre premiers marathons, je crois que je n’avais pas vu la Tour Eiffel. »

Thomas Cambou

| La caméra capte ce que la mémoire seule ne peut pas garder ?

Exactement. Une fois la course finie, si je n’ai pas ces vidéos, ces photos, je ne sais pas ce qui s’est passé. C’est un peu comme un blackout pendant plus de trois heures. Il y a des gens qui ont une mémoire visuelle et qui vont vous dire « au cinquième kilomètre, il y avait un petit virage à gauche »… moi, non. La seule fois où j’ai vraiment profité du parcours de Paris, c’est lors de mon cinquième marathon, où je “paceais” quelqu’un à 3h45. J’étais en dessous de mon rythme, et là j’ai pu dire « il est chouette ce marathon, la Tour Eiffel ». Les quatre premiers, honnêtement, je crois que je n’avais pas vu la Tour Eiffel. Je n’avais rien vu. Et puis le débrief vidéo, c’est aussi un outil d’analyse. Ça vous permet de voir que vous êtes parti trop vite, que vous avez loupé un ravito. Ça m’aide à m’améliorer pour la fois d’après.

| Vous avez une communauté running d’un côté, une communauté Leclerc de l’autre. Est-ce qu’on vous reconnaît aussi sur les courses ?

Oui, c’est assez récent. Sur les dernières, par exemple lors de l’Ultramarin où j’ai fait le petit format 34 km, pas les 140 bornes, des gens criaient « Allez le Pont l’Abbé ! » ou des références au compte Leclerc. Ça m’a vraiment fait bidonner. Au début j’étais surpris, je me suis dit « qu’est-ce que c’est que ce truc ». Sur le marathon de Paris aussi, il y a eu des gens qui m’ont reconnu donc j’étais facilement identifiable. Et c’est toujours gratifiant, parce qu’un encouragement personnalisé, c’est quand même mieux que les « allez allez allez » répétés que vous entendez sur 42 bornes et qui, à la fin, commencent un peu à gonfler, surtout quand vous êtes dans le dur.

| Ça ne vous dérange pas de ne pas être perçu uniquement comme « le marathonien » ?

Idéalement, je préférerais avoir 190 000 followers en tant que runner. Mais voilà, c’est un peu le jeu. Et ça m’a aussi permis de faire venir des gens qui me découvraient via le Leclerc et de les faire basculer sur mon compte perso. Ce qui était amusant, c’est que certains me suivaient sur mon compte Instagram running depuis longtemps et tombaient par hasard sur une vidéo du Leclerc de Pont-l’Abbé, sans réaliser que c’était la même personne. Ça, c’était vraiment marrant.

| Le mot « influenceur », il vous irrite ou il vous parle ?

Ça ne m’irrite pas, mais ça ne me concerne pas du tout, parce que je ne vois pas en quoi j’influencerais quoi que ce soit. La seule chose qui me paraît intéressante, c’est quand on me dit « j’ai commencé à courir grâce à toi ». Mais l’influenceur au sens « achetez ça, achetez ça »… non, non. Tous les produits que je mets en avant, ce sont des produits que j’utilise depuis dix ans. J’ai fait mes premiers marathons en 2016 avec “Overstim.s”, sans partenariat, j’avais acheté leurs produits. Après, ils m’ont proposé des produits, et j’ai accepté parce que j’utilisais déjà leur marque. Ce que j’ai envie de faire, c’est inciter les gens à bouger, à faire du sport, à améliorer leur hygiène de vie. La différence entre un influenceur et un mec lambda, c’est juste le nombre de followers. Entre quelqu’un qui en a 10 et quelqu’un qui en a 100 000, l’un s’appelle influenceur et l’autre « un mec avec Instagram ». Moi, je suis juste un mec avec Instagram.

| 22 marathons, ça laisse quoi dans un corps ? Le vôtre a beaucoup changé depuis 2014 ?

J’étais longtemps en surpoids, j’ai frôlé les 100 kilos. Quand vous perdez 30 kilos, vous n’avez plus du tout envie de les récupérer. Mais ce qui a vraiment évolué, c’est mon alimentation, et pas de manière volontaire. Je pense que c’est le running qui a tout changé inconsciemment. Mon cerveau a dû se dire que pour continuer à fournir cet effort, il fallait lui donner la bonne énergie. C’est venu naturellement. Au niveau physique, au début je me blessais assez régulièrement parce que je ne respectais pas les échauffements. Aujourd’hui, et je touche du bois; ça fait peut-être six ans que je n’ai pas eu de blessure. Et depuis quatre-cinq ans, après un marathon, je n’ai pratiquement plus de courbatures. Je fais semblant d’en avoir pour ne pas étonner les gens, parce que je vois tout le monde souffrir dans les escaliers. Moi, je peux piquer un sprint pour attraper le train le lendemain d’un marathon. Je sens que ça coince au niveau des tendons, mais rien qui m’empêche de fonctionner.

| Les Majors vous ont emmené à Tokyo, Sydney, Boston, Londres, Berlin, New York. Quelle ville vous a le plus marqué en dehors de la course ?

D’entrée, Tokyo 2023. Mes enfants sont fans du Japon, ils m’avaient fait la gueule pendant une semaine avant le départ parce qu’ils ne venaient pas. Et finalement, c’était incroyable et la découverte de ce pays a largement dépassé mes attentes. Ensuite, Sydney. En rentrant, j’ai dit à ma femme qu’il fallait absolument qu’on revienne traverser l’Australie en 4×4, tellement les paysages sont exceptionnels. Et puis il y a Boston, une ville qui a quelque chose d’unique, où vous sentez vraiment la genèse de l’Amérique. Le plus vieux restaurant des États-Unis, une ambiance très anglaise, très différente de New York ou Chicago. C’est exactement pour ça que je fais des marathons : sans cet objectif, je n’aurais jamais mis les pieds au Japon, en Australie, en Afrique du Sud. On se dit toujours qu’on ira un jour, mais le fait de s’engager sur une course vous donne les moyens de vous offrir cette « folie ».

« L’être humain est fait pour courir. On est morphologiquement programmés pour ça, et on vit à l’exact opposé de ce qu’on devrait faire.  »

Thomas Cambou

| Vous voyez-vous continuer longtemps sur ce rythme ?

Je suis déjà programmé jusqu’en avril 2027. Shanghai devrait intégrer les Majors en 2028, donc je pense que je suis calé jusqu’à là. Et comme il me restera Londres et Tokyo pour boucler ma deuxième médaille des six, j’ai aussi prévu un Valence en décembre parce que si mon dernier marathon de 2026 est en mai et que le prochain est en mars 2027, ça fait long. Je n’ai pas prévu de m’arrêter. Et après les Majors, j’aimerais tenter un projet un peu fou : faire un marathon par semaine pendant un an. En combinant toutes les courses officielles en France et en complétant les semaines sans course en off, je pense que c’est jouable. Un marathon par semaine à allure lente, ça fatigue quand même mais ça me paraît faisable.

| Si vous deviez résumer votre vision de la course en une phrase aujourd’hui ?

L’être humain est fait pour courir. On est morphologiquement programmés pour ça, et on vit à l’exact opposé de ce qu’on devrait faire. La grande majorité des gens passent leur temps inactifs, alors que notre corps n’est pas conçu pour ça. Ce n’est pas forcément bon pour l’avenir de l’espèce humaine, c’est mon opinion, en tout cas.


Dorian VUILLET
Journaliste

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