Le marathon le plus long de l’histoire : 54 ans, 8 mois et 6 jours pour Shizō Kanakuri
11/03/2026 08:13Le 14 juillet 1912, Shizō Kanakuri, un coureur japonais s’élance sur le parcours du Marathon des Jeux olympiques à Stockholm. Il ne franchira pas la ligne d’arrivée ce jour-là, déclenchant l’inquiétude des médias et autorités suédoises. Il faudra plus d’un demi-siècle pour comprendre ce qui lui est arrivé et pour que son temps entre dans la légende.
Commençons par dissiper un possible doute : si Shizō Kanakuri a disparu en Suède, il n’a pas manqué à l’appel longtemps au pays, ayant participé aussi aux Jeux olympiques de 1920 (voir photo ci-dessous) en Belgique et de 1924 en France sous les couleurs nippones. C’est en Suède que son histoire a eu un écho si fort que plus d’un demi-siècle après la course, un journal a retrouvé Kanakuri pour lui demander le fin mot de ce marathon sans fin.
Dans les archives des Jeux olympiques d’été de 1912, une ligne détonne en effet. Elle ne parle pas d’un record de vitesse, bien au contraire. Le temps associé au nom de Shizō Kanakuri, pionnier de la course de fond au Japon, est peu commun : 54 ans, 8 mois, 6 jours, 5 heures, 32 minutes et 20 secondes. Comment un athlète sélectionné pour représenter son pays aux Jeux de Stockholm a-t-il pu disparaître en pleine course ? Comment, plus d’un demi-siècle plus tard, la Suède et le Japon ont-ils transformé cet épisode en symbole de mémoire sportive ? Pour répondre à ces questions, remontons à l’été 1912, en Suède.

| La journée où Shizō Kanakuri a disparu
Le marathon des Jeux de Stockholm se tient le 14 juillet 1912. Le parcours, d’environ 40,2 kilomètres (la distance officielle n’est pas encore figée), serpente dans la campagne suédoise sous une chaleur inhabituelle. Les rapports de l’époque évoquent des températures élevées pour la région, supérieures à 30 degrés, qui mettent les coureurs à rude épreuve. Parmi eux, Shizō Kanakuri, alors âgé de 20 ans. Aux côtés du sprinteur Yahiko Mishima, il est l’un des deux premiers athlètes japonais à participer aux Jeux olympiques. Le voyage entre le japon et la Suède est long, très long. 18 jours de bateau et de train, avec entre autres la traversée de la Sibérie. Les récits historiques soulignent que le jeune coureur arrive affaibli, amaigri par ce long déplacement. Malgré tout, il prend le départ du marathon le 14 juillet, et rien ne distingue son allure de celle des autres concurrents. Mais au fil des kilomètres, la chaleur devient écrasante.
Plusieurs coureurs abandonnent. Kanakuri vacille. Selon les informations relayées par les archives olympiques et la presse suédoise ultérieure, il s’arrête aux environs du 30ème kilomètre, victime de la chaleur. Il est recueilli par une famille d’agriculteurs suédois qui l’héberge et le soigne. Honteux de ne pas avoir terminé la course et conscient d’avoir quitté le parcours sans prévenir officiellement les organisateurs, il regagne le Japon sans signaler formellement son abandon aux autorités suédoises. Dans les registres, son nom reste associé à une mention d’abandon… sans explication détaillée. La légende veut que les organisateurs l’aient un temps considéré comme disparu. Si les historiens nuancent aujourd’hui l’idée qu’une enquête policière ait été lancée en Suède, un fait demeure : Shizō Kanakuri n’a jamais franchi la ligne d’arrivée ce 14 juillet 1912, et son sort a longtemps été entouré d’un certain mystère en Suède.
| Le parcours d’un pionnier
À cette époque, le Japon participe pour la première fois à la compétition. Le pays, engagé dans un vaste mouvement de modernisation depuis l’ère Meiji (1868 – 1912), voit dans ces Jeux un moyen d’affirmer sa place sur la scène internationale. Shizō Kanakuri n’est pas un inconnu au Japon. Né en 1891 dans la préfecture de Kumamoto, il étudie à l’École normale supérieure de Tokyo et se qualifie pour les jeux de 1912 avec un temps remarqué et remarquable : 2h32’45. Potentiellement un record mondial à l’époque. Kanakuri est ainsi considéré comme le meilleur marathonien japonais de son époque et sa sélection pour Stockholm est un événement majeur. Mais, comme on l’a vu, les conditions logistiques sont précaires et le voyage est long et éprouvant.
Les athlètes japonais ne disposent ni de l’encadrement ni des infrastructures dont bénéficient certaines délégations européennes ou américaines. Qui plus est, à son arrivée, Shizō Kanakuri, qui a seulement 20 ans, découvre un environnement, une alimentation et un climat très différents de ceux auxquels il est habitué. La chaleur a ensuite eu raison du courage de Kanakuri, rentré en catimini au Japon sans même avertir les officiels. Après l’échec de ce marathon de 1912, Kanakuri ne renonce pas à la compétition. Il participe aux Jeux olympiques d’été de 1920 puis aux Jeux olympiques d’été de 1924, sans toutefois décrocher de médaille olympique. Il continuera à avoir un rôle central dans le développement de la course de fond au Japon et contribuera à populariser le marathon. Il sera aussi partie prenante de la création de compétitions universitaires, dont le fameux relais longue distance Hakone Ekiden, fondé en 1920.
| La réapparition en Suède 54 ans plus tard
L’histoire aurait pu en rester là : un abandon dans un marathon particulièrement difficile. Mais dans les années 1960, entre le cinquantième anniversaire des Jeux de 1912 et les Jeux olympiques de 1964 au Japon, l’épisode refait surface. La télévision publique suédoise, Sveriges Television, mène des recherches sur les anciens participants des Jeux de Stockholm. En consultant les archives, les journalistes tombent sur le cas de Shizō Kanakuri, officiellement enregistré comme n’ayant jamais terminé sa course. Ils découvrent qu’il est toujours vivant, au Japon… La légende du plus long marathon de l’histoire est en marche. En 1967, les autorités suédoises invitent Kanakuri à revenir à Stockholm pour « terminer » symboliquement son marathon.

Ainsi, le 20 mars 1967, à l’âge de 75 ans, Shizō Kanakuri franchit la ligne d’arrivée dans le stade olympique, mettant fin à une course commencée 54 ans plus tôt ! Le temps officiellement enregistré, 54 ans, 8 mois, 6 jours, 5 heures, 32 minutes et 20 secondes, devient une curiosité historique. La scène, largement relayée par la presse, est remplie d’émotion et de sourires. Kanakuri lui-même plaisante en déclarant que la course a été longue et qu’entre-temps, il s’est marié, a eu six enfants et dix petits-enfants. Shizō Kanakuri s’éteint en 1983.
Mais reste dans le cœur des japonais, qui lui ont bien pardonné sa « disparition ».

Charles-Emmanuel PEAN
Journaliste