Face aux courses running sold-out, l’essor des dossards solidaires
Pour décrocher un dossard une fois le coche passé, des alternatives existent. Celle des dossards solidaires se répand de plus en plus. Elle demande un double engagement aux coureurs, mais offre parfois une expérience qui vaut tout l’or du monde.
Le running n’a jamais été aussi populaire. Pour se maintenir en forme, suivre le mouvement au bureau, ou se fixer un défi, de plus en plus de personnes s’y mettent. La course à pied est en vogue, et décrocher un dossard, une denrée rare. Dans ce contexte, l’alternative miraculeuse des dossards solidaires se déploie depuis quelques années. Au sein d’ASO, l’organisateur du adidas 10K, du Hoka Semi de Paris, et dernièrement, du Schneider Electric Marathon de Paris, courir pour soutenir une cause ne date pas d’hier. « On a commencé il y a 8 ou 9 ans avec certaines associations », indique Thomas Delpeuch, directeur événements grand public de l’entreprise.
Inspirée par la culture anglo-saxonne, cette initiative met toutefois du temps a trouvé sa place en France, où ce type de dispositif reste moins répandu. Finalement, au fil du temps, elle s’est installée. « Les associations se sont acculturées et une plateforme de collecte iRaiser nous a accompagnés en France », précise celui aux commandes de ces incontournables courses parisiennes. Lors de la 49e édition du Marathon de Paris, 8500 se sont engagés avec un dossard solidaire, contre 6000 un an plus tôt.
Une évolution qui s’explique par la volonté des organisateurs de développer ce modèle. « Faire courir des gens, c’est bien. Bloquer des villes entières pendant une journée, c’est bien. Pour du plaisir, pour du sport, pour de l’activité physique, c’est une première chose. La deuxième, c’est d’être utile à la société, en faisant une belle fête et en récoltant une belle collecte », poursuit-il. Loin d’être les seuls à être portés par cette vision, les dossards solidaires ne sont pas toujours perçus comme un cadeau par les coureurs. S’ils sont heureux de représenter une cause, beaucoup peinent à remplir leur cagnotte et vont même parfois jusqu’à mettre de grandes sommes de leur poche.
| Le boom des dossards solidaires
« D’avril à début juin, on a écoulé tous nos dossards », affirme Thomas Delpeuch à propos du Marathon de Paris. Les courses affichent complètes en des temps records. Une situation devenue presque la norme. Pour comprendre, il faut remonter quelques années en arrière. En 2000, 17 % des Français pratiquent la course à pied. Ils sont encore 17 % en 2017. Puis tout s’accélère : en 2019, ils sont déjà 24 %, une progression amplifiée par la crise sanitaire. Aujourd’hui, selon l’observatoire du running mené par l’Union Sport et Cycle (USC) pour la Fédération française d’athlétisme (FFA), près d’un Français sur quatre court. Treize millions de pratiquants, contre 7,4 millions en 2017. Résultat : en 2024, 62 % des runners disent avoir eu du mal à décrocher un dossard.
Face à cet engouement, les organisateurs des courses tentent tant bien que mal de répondre présents. D’une part en augmentant le nombre de places disponibles, d’autre part, en développant des alternatives, comme les dossards solidaires. Sur l’Adidas 10K, il se comptent en centaines. Sur le Semi de Paris, ils sont plus nombreux, car plus la distance est longue, plus elle peut générer un suivi et un investissement de la part des proches. Les coureurs ont le choix entre près de 250 associations. « Une fois tous les dossards classiques vendus, on a donné un gros coup de main aux associations, en renvoyant systématiquement tous les coureurs intéressés vers ces dispositifs solidaires et cette dynamique de collecte », décrit l’organisateur du 42,195 km parisien.
Sur des épreuves comme l’UTMB, la logique est similaire. Face à la difficulté d’obtenir un dossard via le tirage au sort, certains traileurs réalistes se tournent vers des associations pour ne pas passer à côté de la mythique course de 170 km. « Je n’avais que deux Running Stones au compteur, donc j’étais quasiment sur de ne pas pris, confie Pascal Rollin, finisher de plusieurs monuments comme le Marathon des Sables et La Diagonale des Fous.Si je suis passé par une association, c’est juste pour être sûr d’avoir un dossard. J’ai fait une bonne action, mais mon but premier restait de courir la course. »
| De solution « par défaut » à volonté de renouveler l’expérience
Les néophytes comme les coureurs confirmés n’hésitent pas à saisir la formule solidarité lorsqu’ils réalisent que les dossards classiques sont déjà partis. Pour certains, c’est une découverte. « Totalement novice, je ne savais pas que les dossards partaient aussi vite », raconte Manon Demortier, ancienne handballeuse de haut niveau. Pour d’autres, une question de timing. Pas assez à l’affut, ils ont laissé l’opportunité filer. Ou simplement un concours de circonstance. « On avait prévu un weekend a Paris avec mon ami et on s’est rendu compte que c’était le même weekend que le semi. On avait vraiment envie de le faire, mais tout était complet », témoigne la passionnée de running, Dorothée Baverel.
D’abord choisi pour pallier l’absence de dossards, le dispositif finit par conquérir le coeur des coureurs. « On se rend compte que les coureurs sont assez fidèles, qu’une fois qu’ils l’ont fait, ils retournent auprès des associations pour leur demander si elles sont présentes sur d’autres manifestations », observe Thomas Delpeuch. Lors du Marathon de Paris, Justine Vidal a trouvé perle à son pied. L’association Enfants du Mékong, en lien avec ses origines cambodgiennes, s’est imposée comme une évidence. « J’ai envie de recommencer, c’est passé trop vite », confirme-t-elle.
Même trajectoire pour Manon Demortier lors de l’Adidas 10K. Si elle s’est d’abord orientée vers cette solution par défaut, l’expérience lui a donné envie de remettre ça. « Je me suis engagée pour l’association “Un abri qui sauve des vies” et nous avons réussi à récolter 150€. Grâce à ça, j’ai pu prendre le départ d’une course incroyable. Cette année, je me suis pas précipité sur les dossards sachant qu’il existait une solution de secours qui me convenais. », retrace-t-elle, actuellement en pleine récolte de fonds pour l’association RoseUp, qui accompagne les femmes touchées par un cancer. Un constat qui ne surprend pas Thomas Delpeuch : « Ça fait une motivation supplémentaire de se dire qu’en plus ils courent pour cette belle cause. »
« Cette année, je me suis pas précipité sur les dossards sachant qu’il existait une solution de secours qui me convenais. »
Manon Demortier, coureuse du adidas 10K
| La réalité économique des dossards solidaires
Pour certains, la « belle cause » n’est pas la priorité et ils ne s’en cachent pas. Si l’idée de soutenir une association séduit sur le papier, l’expérience ne laisse pas forcément un souvenir marquant. « Les gars de l’asso de la banque alimentaire de Haute-Savoie ont été sympas quand je suis arrivé pour retirer le dossard. Ils m’attendaient, on a fait une photo ensemble. Mais depuis, pas de son, pas d’image, lâche Pascal Rollin, finisher de l’UTMB en 2025. Ils m’ont envoyé un mail de remerciement, quelques photos, mais c’est tout. »
Pour autant, soutenir des causes lui plaît. Il l’a déjà fait de lui-même lors du Marathon des Sables, et cette fois, n’a pas été gêné de devoir le faire à nouveau. Mais dans les faits, cela ne s’est pas tout à fait passé de la même manière. Son impatience à participer à l’événement, lui qui, en Master 4, ne se considère plus tout jeune, l’a poussé à opter pour un dossard solidaire. « Je me suis connectée à l’heure pile, j’ai choisi la première association qui m’intéressait et était déjà complète. Je voulais un truc pour les enfants hospitalisés mais il n’y avait plus de place. Donc j’ai pris la banque alimentaire de Haute-Savoie. Pour être honnête, je ne suis pas un fan. J’avais zéro contact avec eux avant, et zéro après. »
L’absence de moments privilégiés avec les associations, le manque de suivi de leurs actions et l’opacité autour de la somme récoltée peuvent frustrer, surtout quand la collecte s’avère difficile. « Je n’aime pas avoir cette impression de réclamer de l’argent », déclare Dorothée Baverel, finisheuse du Semi de Paris en 2h03. Pour Manon qui double l’expérience, même constat : « Sincèrement ce n’est pas facile. L’année dernière, j’ai essayé de faire des posts sur les réseaux sociaux et, cette année, pour l’instant la cagnotte n’arrive à décoller non plus. » Dans certains cas, les coureurs n’ont pas d’autres choix que de compléter eux-mêmes la somme manquante. C’est ce qu’aurait fait Dorothée si elle n’avait pas finalement remporté deux dossards pour le semi-marathon grâce à un jeu concours. « On a réussi à atteindre l’objectif en faisant également des dons nous-mêmes », révèle Manon.
Au 10 km d’Aix-les-Bains et à l’UTMB, le fonctionnement diffère. Pas de stress pour récolter la somme à temps, ni d’embarras à force de solliciter les proches sur les réseaux sociaux. Quitte à ce que le sens se perde. Certains coureurs savent à peine à quoi leur don sert. « Je ne sais même pas pour quelle association cette possibilité de dossards solidaires avait été mise en place », reconnaît Benjamin Bouteille, participant au 10 km, à qui il a suffi de débourser 50 euros en plus du prix du dossard. L’argent est reversé au Rotary Club, engagé dans des actions d’intérêt général. À l’incontournable trail de Chamonix, la barre monte à 2 200 euros, déductibles des impôts. Une somme qui impressionne et interroge : faut-il avoir les moyens pour s’engager solidairement ?
Courir pour une cause. Finalement, beaucoup se retrouvent dans ce mantra. L’expérience est encore plus forte lorsqu’elle est faite pour autre chose que soi-même. Sans doute encore plus lorsqu’elle est choisie, et non subie. Une fois plongés dans cet esprit caritatif, certains n’ont d’ailleurs plus envie d’en sortir.

Sabine LOEB
Journaliste