Sabastian Sawe, la lutte contre le dopage et le besoin de croire encore au marathon
Le 26 avril 2026, Sabastian Sawe a fait tomber une barrière mythique. À Londres, le Kényan est devenu le premier homme à courir officiellement un marathon sous les deux heures, en 1h59’30. Normalement, un moment pareil devrait juste provoquer de l’admiration. Du bruit. De l’excitation. Des frissons chez tous les passionnés de course à pied. En premier, ça a été le cas. Mais très vite, une autre discussion a pris le dessus. Celle du dopage. Parce qu’on en est arrivé à un point où, dans le marathon, certaines performances sont devenues tellement énormes qu’il existe désormais toujours une petite part d’ombre. Et quand l’athlète est Kényan, le soupçon est encore plus fort. Depuis plusieurs années, les cas d’athlètes kényans tombés pour dopage se multiplient et ternissent la réputation du pays qui domine la course de fond depuis des décennies. Mais pour Sawe, il est temps que ça change. Avant Berlin puis Londres, il s’est porté volontaire pour subir un nombre impressionnant de contrôles antidopage. Une initiative financée par adidas, qui verse 50 000 $ par an à l’Athletics Integrity Unit afin de renforcer les contrôles du Kényan. Marathons.com vous dévoile les détails de cette initiative inédite qui va certainement ouvrir la porte à de nouvelles pratiques et, espérons-le, à un sport plus propre.
| Le dopage au Kenya, une réalité à affronter
Le problème, c’est que le Kenya s’est retrouvé au centre d’une énorme vague de cas positifs ces dernières années. Depuis la création de l’AIU en 2017, des dizaines et des dizaines d’athlètes kényans ont été suspendus. Pour être plus précis, 145 athlètes kényans ont reçu des suspensions, ça représente près d’1/3 des cas recensés au niveau mondial par l’AIU. On parle ici de médailles olympiques, de podiums sur des Majors, de records du monde entâchés… À force, ça finit par contaminer l’image de tout le sport. Et les coureurs propres se voient voler des victoires qu’ils auraient méritées. C’est injuste, mais c’est devenu la réalité du marathon d’aujourd’hui.
Pourtant, il faut faire attention à ne pas tout mélanger. Le Kenya n’est pas un système organisé comme l’était la Russie à une époque. Il n’y a pas de preuves d’un dopage organisé, ce n’est pas un programme d’État. Ce que décrivent surtout les enquêtes et les responsables de l’AIU, c’est plutôt une sorte d’économie parallèle. Des agents douteux. Des intermédiaires motivés par l’argent. Des pharmaciens peu scrupuleux. Des gens qui gravitent autour des athlètes et profitent d’un environnement où courir vite peut changer une vie entière. Et ça, c’est important pour comprendre le contexte.
Dans certaines régions de la vallée du Rift, le marathon représente énormément. Peut-être plus qu’en Europe ou aux États-Unis. Là-bas, gagner une grosse course peut sortir une famille entière de la pauvreté. Donc forcément, quand il y a autant d’argent en jeu et autant de densité de talent, certains se laissent tentés par le dopage. Ça ne veut pas dire que les performances kényanes sont “fausses”. Ce serait absurde de dire ça. Le Kenya produit réellement des coureurs incroyables depuis des décennies. La culture du running y est immense. L’altitude, la course pour aller à l’école, les groupes d’entraînement, le volume, le mode de vie, la concurrence permanente entre athlètes… tout ça existe vraiment. Le problème, c’est qu’à côté de cette réalité-là, qui représente évidemment la majorité, il y a aussi eu trop de cas positifs.

| Le rôle de l’Athletics Integrity Unit, le gendarme de l’athlétisme mondial
C’est là qu’intervient l’AIU, l’Athletics Integrity Unit, créée par World Athletics en 2017. En gros, c’est le gendarme de l’athlétisme mondial, la branche Intégrité de World Athletics. Contrôles, enquêtes, passeports biologiques, sanctions… c’est eux qui gèrent toute la partie intégrité et sanctions. Et paradoxalement, si autant de Kényans se font attraper aujourd’hui, c’est aussi parce qu’ils sont énormément testés.
Forcément, avec autant de succès et de cas positifs, le Kenya est devenu l’un des pays les plus surveillés au monde dans l’athlétisme. Le gouvernement a injecté des millions dans la lutte antidopage. Un laboratoire d’analyse sanguine a même été installé à Nairobi. Les effectifs de contrôle ont augmenté. Selon Brett Clothier, le patron de l’AIU, ils peuvent organiser un contrôle quasiment n’importe où dans le pays très rapidement quand ils reçoivent une information sérieuse.
Il y a une nuance importante à apporter et que beaucoup ignorent encore : plus de cas positifs ne veut pas forcément dire qu’il y a plus de dopage qu’avant. Ça peut aussi vouloir dire qu’avant, personne ne regardait vraiment et que, surtout, le système fonctionne mieux maintenant. Pendant longtemps, les moyens étaient largement insuffisants par rapport à la taille du vivier kényan. Maintenant, les contrôles sont partout. Et les athlètes le savent.
| Le combat compliqué du Kenya contre le dopage
Le tournant remonte à 2016. À cette époque, les cas de dopage explosent au Kenya et World Athletics commence sérieusement à envisager des sanctions lourdes contre le pays. Quelques semaines avant les Jeux olympiques de Rio, le Kenya risque même de ne pas pouvoir participer aux compétitions internationales si aucune mesure concrète n’est prise. Mis sous pression par l’Agence Mondiale Anti dopage (AMA), le gouvernement réagit dans l’urgence et crée l’ADAK, l’agence nationale antidopage kényane.
À partir de là, le pays tente progressivement de reprendre le contrôle d’une situation devenue critique. Nairobi promet alors d’investir 25 millions de dollars sur cinq ans dans la lutte antidopage. Des dizaines d’agents de contrôle sont recrutés, les campagnes de sensibilisation se multiplient dans les camps d’entraînement et le nombre de tests augmente fortement.
Mais malgré ces efforts, le Kenya continue de marcher sur un fil. En 2022, la situation de l’athlétisme kényan est toujours critique tant les scandales s’accumulent. L’AIU parle même d’un dopage de plus en plus organisé, avec l’implication de personnes possédant des connaissances médicales avancées. Certaines enquêtes révèlent de faux documents médicaux, de faux médecins et des systèmes d’injections clandestines autour d’athlètes de haut niveau. Puis en 2024, nouveau coup dur : l’ADAK annonce devoir interrompre une partie de ses contrôles après des coupes budgétaires massives du gouvernement kényan. L’agence explique ne plus avoir les moyens de remplir correctement ses obligations auprès de l’Agence mondiale antidopage. À ce moment-là, le pays craint de nouveau un bannissement des compétitions internationales…
Mais quelques mois plus tard, le gouvernement kényan finit par réinjecter des fonds dans la lutte antidopage. Dans le budget 2025-2026, l’ADAK récupère plus de 1,5 millions de dollars pour relancer ses opérations et reprendre les contrôles à grande échelle. Ce yo-yo permanent raconte assez bien la situation actuelle du Kenya : un pays qui tente sincèrement de nettoyer son athlétisme, mais qui lutte aussi contre ses propres limites économiques et contre un problème devenu profondément enraciné dans certaines parties du système.
| Le cas Ruth Chepngetich, révélateur des progrès de la lutte antidopage
Le dossier Ruth Chepngetich a laissé des traces énormes dans le marathon. Parce qu’elle représentait exactement ce que le sport voulait vendre : des performances hors normes, une superstar, un record du monde monstrueux. Un chrono de 2h09’56 en 2024 au Marathon de Chicago. Pour beaucoup, cette performance est encore plus impressionnante que le sub2 chez les hommes…
Puis tout s’est écroulé (sauf son record qui tient toujours). Son contrôle positif à l’HCTZ, un diurétique interdit souvent utilisé comme agent masquant, a renforcé un sentiment déjà présent chez beaucoup de fans : celui qu’on ne sait plus vraiment qui croire. Et ce qui a encore plus marqué les gens, c’est qu’elle avait déjà été testée de nombreuses fois avant ça.
C’est probablement le point le plus difficile à accepter pour le grand public : un athlète peut passer énormément de contrôles et quand même finir par être positif plus tard. Les microdoses, les fenêtres de détection très courtes, les méthodes plus sophistiquées… tout ça rend la lutte antidopage beaucoup plus compliquée qu’un simple “test positif = tricheur, test négatif = propre”. Le marathon vit dans cette zone grise permanente. Car, pendant longtemps, l’industrie du dopage était en avance sur les moyens mis en oeuvre par l’AIU. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas et la suspension de Ruth Chepngetich en est le parfait symbole. Elle représente certainement la plus grosse prise dans l’histoire de l’AIU.
| Le protocole de Sabastian Sawe pour Berlin et Londres, une première dans l’histoire de l’athlétisme
C’est aussi pour ça que ce qu’a fait Sabastian Sawe est si fascinant. Déjà parce que son parcours n’est pas celui d’une star construite depuis la piste et les catégories jeunes. Il a explosé plus tard. Directement sur la route. Il n’avait pas le profil ultra médiatique de certains champions avant de débarquer sur marathon.
Puis surtout, lui et son entourage ont compris quelque chose : si Sawe battait le record du monde ou passait sous les deux heures, énormément de gens n’allaient pas simplement applaudir. Ils allaient clairement douter, critiquer et remettre en cause sa performance.
Donc avant Berlin 2025, Sawe, son coach Claudio Berardelli, son agent Eric Lilot et adidas ont décidé de mettre en place un protocole antidopage renforcé avec l’AIU. Pas parce qu’ils y étaient obligés. Parce qu’ils sentaient que Sawe était capable de battre tous les records sur marathon et de devenir le premier homme à courir un marathon officiel sous les 2 heures.
Ainsi, adidas a financé environ 50 000 dollars de tests supplémentaires. Résultat : Sawe a été contrôlé 25 fois en deux mois avant Berlin. Sang, urine, contrôles surprise, parfois très tôt avant une grosse séance, parfois deux fois dans la même journée. En gros, il était testé quasiment tous les deux jours. Et ce qui est intéressant, c’est que ça ne ressemblait pas juste à un coup de communication préparé à la dernière minute. Pour le Marathon de Londres 2026, ils ont recommencé avec un autre programme renforcé étalé sur l’année.
| Le doute fait désormais partie du marathon
Est-ce que ce protocole prouve qu’il est clean à 100 % ? C’est important de le dire clairement : non, ça ne prouve rien à 100 %. On ne sera jamais certain à 100%. Le sport a déjà connu trop d’histoires où des athlètes semblaient intouchables avant que tout s’effondre. Lance Armstrong n’avait jamais échoué à un contrôle pendant des années non plus. Donc oui, certains resteront sceptiques quoi qu’il arrive. Et honnêtement, on peut comprendre pourquoi. Même l’entraîneur de Sawe, Claudio Berardelli, a lui-même déjà vu sa réputation entâchée par une affaire de dopage au Kenya. En 2014, une des ses athlètes, Rita Jeptoo, avait été contrôlée posisitive à l’EPO deux semaines seulement après sa victoire au Marathon de Chicago. D’abord accusé par l’athlète, Claudio Berardelli avait finalement été blanchi par un tribunal de Nairobi. L’entraîneur italien a toujours nié avoir participé à un quelconque système de dopage. L’histoire a connu un nouveau rebondissement fin 2025 lorsque Jeptoo, désormais âgée de 45 ans et éloignée depuis longtemps du groupe de Berardelli, a de nouveau été suspendue après un contrôle positif à des stéroïdes anabolisants interdits.
Et puis, on se souvient aussi du récit du journaliste Weldon Johnson de LetsRun.com qui était parti au Kenya visiter le camp d’entraînement de Jemima Sumgong, championne olympique du marathon à Rio. Il racontait un environnement typique kényan qui semblait totalement cohérent : des gros volumes, une vraie discipline, des sorties collectives sur la terre rouge, un groupe très structuré, des discussions sur la nutrition et la récupération, des journées rythmées autour de l’entraînement…
Plus il passait du temps avec eux, plus il se disait : “ok, peut-être qu’ils sont juste incroyablement forts.” Puis quelques jours après son retour, Sumgong a été contrôlée positive à l’EPO. Et c’est probablement ça le plus perturbant dans le marathon. Le talent existe vraiment. Les méthodes d’entraînement existent vraiment. Les performances incroyables sont parfois totalement plausibles… jusqu’au moment où elles ne le sont plus. Même quand on veut croire à une belle histoire, il reste toujours un petit doute quelque part.
Mais en même temps, difficile de critiquer un athlète qui paye avec son sponsor pour volontairement être testé tous les jours… Ça ne garantit pas qu’il est propre. Mais ça augmente quand même énormément le niveau de surveillance autour de lui et les chances de se faire attraper s’il y a tricherie. Et surtout, ça montre une prise de conscience. Sawe sait très bien qu’aujourd’hui un marathonien kényan qui réalise une performance historique ne bénéficie plus du doute positif. Il doit presque prouver davantage que les autres qu’il est crédible.
| Les chaussures ont aussi changé le marathon
Évidemment, impossible de parler du sub-2 sans parler des chaussures. Certains parlent de dopage technologique. Car oui, les nouvelles générations de supershoes ont complètement transformé le marathon. Les mousses, les plaques carbone, les gains énergétiques, le poids des modèles… tout ça joue un rôle énorme dans l’évolution des chronos.
Avant l’arrivée des Vaporfly, beaucoup d’études voyaient le sub-2 comme quelque chose de très lointain. Après 2017, les projections ont commencé à changer rapidement. Ça ne veut pas dire que les chaussures font courir 1h59 à n’importe qui. Évidemment non. Mais elles ont clairement déplacé les limites de ce qui semblait possible. Et Sawe lui-même a beaucoup parlé de ses chaussures adidas après Londres. Le sujet fait désormais partie de l’histoire moderne du marathon, au même titre que l’altitude, la nutrition ou les stratégies de ravitaillement.

Aujourd’hui, le marathon a profondément changé. Avant, un chrono exceptionnel provoquait surtout de l’admiration. Maintenant, il déclenche aussi des débats animés sur les réseaux sociaux, des analyses, des soupçons, des vidéos où chaque détail est disséqué image par image, seconde par seconde. Chez beaucoup de fans de running, le doute est devenu permanent. Et le Kenya se retrouve souvent au centre de cette méfiance. Pourtant, les choses évoluent. L’AIU a considérablement renforcé son dispositif au Kenya ces dernières années et les contrôles sont aujourd’hui beaucoup plus nombreux qu’avant. L’initiative de Sabastian Sawe s’inscrit aussi dans cette volonté de redonner un peu de crédibilité à un sport qui en a bien besoin. Parce qu’au fond, le marathon moderne vit dans une drôle de contradiction. On assiste probablement à l’âge d’or de la discipline. Les athlètes courent plus vite que jamais, les chaussures repoussent les limites, les méthodes d’entraînement évoluent, les densités deviennent folles. Mais plus les performances deviennent extraordinaires, plus on a besoin de preuves et de transparence. Bref, le marathon est devenu un sport où la crédibilité fait désormais presque partie de la performance…
➜ Découvrez les détails de la adidas Adios Pro Evo 3 portée par Sabastian Sawe au Marathon de Londres

Clément LABORIEUX
Journaliste